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Alex Steinweiss ou la petite histoire de la pochette d’album

par

Starchild

(le 04/03/2008)

Né au XXème siècle, le 33 tours a entraîné dans son sillage un art visuel qui n'a jamais cessé d'évoluer, ni de mettre en valeur son indépendance face aux formules de l'art officiel : la pochette d'album. Qu'elle soit la définition d'un style de vie, destinée à illustrer l'appartenance à une communauté, une tribu, ou tout simplement là pour frapper l'imagination, la pochette a, en quelques années, gagnée ses lettres de noblesse en s'inscrivant résolument dans la mémoire collective. Devenues icônes pour certaines, nombreuses sont celles qui s'égrainent en bordure de nos vies, comme autant de moments forts et souvenirs auxquels nous restons affectivement attachés.

Cependant, riche en hommages, allusions ou à usage parodique, la pochette de disque n'est pas aussi innocente que l'on pourrait croire. Car c'est bien elle qui, par son format et son dynamisme, a contribué le plus souvent à la création des mythes culturels que nous connaissons aujourd'hui, comme à en alimenter la nostalgie. Affiches, couvertures de livrets, prospectus ou flyers, en élargissant son influence à d'autres supports si, pendant longtemps, la pochette a su préserver l'essentiel en s'octroyant la première place de l'art familier, l'arrivée du cd, des vidéos clip et de MTV en a limité l'impact… pour le meilleur et pour le pire.

1878 - 1940 : avant la pochette illustrée

Avant 1940, les supports assurant la promotion de la musique sont limités et réservés aux partitions, publicités, ainsi qu'aux affiches de spectacle. Il faut dire qu'à l'époque, la majeure partie des occasions d'en écouter passe, d'une part, par les salles de spectacles et d'autre part, par le cercle familial dans lequel la pratique musicale est très répandue. Aussi, ce sont par les professionnels de la vente d'instruments que circule le plus généralement l'information mettant en lumière telle ou telle nouveauté.

En fait, c'est l'invention du son enregistré qui va révolutionner la manière d'écouter la musique. A ce petit jeu là, deux innovations dominent les débats. D'un côté le phonographe de Thomas Edison, de l'autre, le gramophone de Tainter et Bell. Bien que les deux procédés utilisent des principes similaires en matière d'enregistrement - le cylindre de cire réutilisable - et de restitution - pour l'un un pavillon, pour l'autre une caisse de résonnance - une concurrence farouche va les opposer. Naturellement, lors de toute guerre fratricide, un vainqueur ressort de l'épreuve. Et c'est le gramophone amélioré par l'ingénieux inventeur Emil Berliner qui remporte l'adhésion populaire. L'idée de Berliner est simple et va, à la fois, révolutionner la manière d'écouter la musique, mais également imposer un format : le disque de gomme laque tournant horizontalement.


Gramophones de Berliner

Phonographe et cylindres d'Edison

Proposant un son de bien meilleure qualité que la concurrence, plus simples à fabriquer en masse, les disques plats deviennent rapidement incontournables. Ainsi, au cours des deux premières décennies du XXème siècle, les ventes de gramophones et de disques explosent pour le plus grand plaisir des industriels, mais surtout des particuliers qui voient le catalogue des airs musicaux mis à leur disposition s'élargir considérablement. Néanmoins, malgré un engouement constant, rien ne sera fait durant plusieurs années pour mettre en valeur le disque 78 tours. En général, la pochette d'album est sobre, percée en son centre et principalement illustrée par le logo de la compagnie éditrice, un pictogramme personnalisé ou tout bonnement remplacée par un emballage vantant le commerce de son revendeur.



1940 - 1949 : naissance de la pochette d'album

En carton, individuelle ou reliées les unes aux autres, si la pochette d'album ne semble pas faire partie des préoccupations des maisons de disques, question illustration, il faut attendre l'avènement du jazz pour que les choses changent. Plus particulièrement, 1939 pour qu'un directeur artistique de Columbia Records, Alex Steinweiss, plus inspiré que les autres, ai la soudaine intuition qu'une pochette illustrée serait mille fois plus originale qu'une enveloppe de papier brun ou gris. Si l'idée est simple, elle va pourtant radicalement révolutionner un monde qui ne se souciait guère de l'approche graphique du produit musical. Désormais, une image sera associée au contenu.





Toutefois, tout n'est pas rose dans l'univers impitoyable du disque. Car, dominé par une demande en spectacles de toutes sortes de plus en plus forte, un engouement pour la radio en constante hausse, le gramophone, lui, est en perte de vitesse. Ne pouvant rivaliser avec la qualité de son d'appareils de plus en plus sophistiqués (les radios sont maintenant des récepteurs munis d'amplificateurs à plusieurs tubes) et subissant de plein fouet la nouvelle forme de programmation (en continu) lancée par les stations, le marché du disque s'effondre peu à peu.

En conséquence, il faudra presque attendre la fin de la seconde guerre mondiale, pour que l'industrie du disque connaisse un vrai regain de popularité. Et ce, dans un ordre aléatoire d'importance, grâce à l'évolution du tourne-disque, de son amplification, la conception de nouvelles méthodes de gravure, l'apparition des premiers disques en vinyle, l'arrivée de deux nouvelles vitesses : 33 1/3 tr/min pour les disques de longue durée de Columbia - 45 tr/min pour les disques de courte durée (dits « 45 tours » de RCA) et plus prosaïquement, lorsqu'en 1947, Steinweiss (encore lui) mettra au point la première pochette cartonnée illustrée d'un LP (Long Play Record) qui deviendra la norme connue et reconnue par tous, aujourd'hui encore.




La première pochette d'Alex Steinweiss pour Columbia Records


Opportuniste, mais avant tout graphiste et designer, si en réussissant l'amalgame entre images illustratives et contenu, Alex Steinweiss fut à l'initiative d'une formule qui permit d'accroitre singulièrement les ventes du disque en tant que produit de consommation, il fut également le « déclencheur » d'un certain nombre de vocations qui, durant les années à venir, laisseront leurs empreintes au travers d'iconographies toutes plus séduisantes les unes que les autres.

1950 - 1959 : les graphistes de la première heure

Durant les années 50, plusieurs styles de graphisme vont voir le jour. Si la plupart vont s'employer à définir l'univers des différents genres musicaux ou interpréter la façon dont les musiciens voient leur musique, certains de leurs auteurs vont, par leur vision et leur approche esthétique, laisser leurs noms sur les premières marches d'une aventure qui fera de l'illustration un art populaire.

James Flora
Alors que Steinweiss concentre son attention sur le genre classique, James Flora qu'il a recruté chez Columbia depuis 1942 s'occupe plus particulièrement des pochettes de disques de jazz. Limitant ses illustrations à des caricatures censées représenter les musiciens concernés, tout en y ajoutant par le choix des couleurs une certaine forme d'insouciance et de joie de vivre, Flora injecte un zeste de folie douce à un art graphique en pleine évolution. Créative, jouant sur un concept plus proche de la bande dessinée que de l'illustration, son œuvre laisse derrière elle une formidable impression de dynamisme et d'enthousiasme.

David Stone Martin
En imposant son trait épuré en quelques 400 pochettes de disque, David Stone Martin va développer un style d'une telle originalité, d'une telle virtuosité, que son œuvre reste encore très prisé des collectionneurs. A l'aide de ses dessins au tracé précis et autres peintures aux ombres dansantes, l'artiste parvient à mettre en lumière autant l'auteur que l'ambiance même de l'œuvre en question. Connue des amateurs de jazz, comme des autres mélomanes, son œuvre n'a rien perdu de sa virtuosité, ni de son impact visuel.

Burt Goldblatt
Son travail pour le label Bethlehem est énorme. En quelques 3000 pochettes originales, se jouant des perspectives, comme des couleurs, le créatif misera durant toute sa carrière sur l'impact émotionnel. Ses points forts : la mise en situation de l'artiste concerné, une bonne dose d'humour et une approche cinématographique de l'illustration musicale unique en son genre.

William Claxton
En s'ouvrant à la photographie et à la technique offset, la pochette de disque s'empare des teintes vives, des extérieurs et s'emploie à la mise en scène des musiciens. Claxton est à la base, un photographe professionnel. Il aime le jazz et tout son travail s'en ressent. Grâce à lui et le plus célèbre des designers de l'histoire du disque de jazz, Reid Miles, la pochette se transforme en tout autre chose qu'un objet de communication en privilégiant la proximité et l'intime. Avec lui les musiciens se prêtent volontiers au jeu, ce qui donne, le plus souvent, des compositions d'une liberté rare.

Reid Miles
Sans aucun doute, le plus grand designer de la pochette de jazz. Lorsque le label Blue Note fait appel à lui pour réaliser des visuels adaptés au nouveau format imposé par les LP 12", si Miles utilise pour ses compositions non conventionnelles les instantanés pris lors des concerts des musiciens et des images parfois en total décalage avec le thème abordé, c'est surtout au niveau de la mise en page qu'il surprend. N'hésitant pas une seconde à faire appel à toutes sortes de participations (tels les peintres Andy Warhol et Johnny Griffin) pour affirmer sa vision moderniste de la pochette, l'homme laisse derrière lui autant de classiques dans le jazz que dans le rock des années 70 et 80 (Sticky Fingers, les Rolling Stones - Silk Electric, Diana Ross, entres autres)

Véhicule d'une imagerie empruntant autant au talent de ses auteurs qu'au contexte social et musical de son époque, la pochette d'album est un des témoins privilégiés de son temps. En représentant une certaine vision du monde, tout en ayant facilité la rencontre d'univers artistiques aussi divers que la photographie, la bande dessinée et la peinture, l'illustration musicale aura de tous temps contribué à mettre la musique à la portée du plus grand nombre.

Quelques belles pochettes de disques à travers le temps












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DATE NOM COMMENTAIRES
09/04/2008BDC Iron

Le vinyl reste pour moi le meilleur support, tant au niveau qualité du son que de l'originalité des pochettes. Notons la beautée de certaines pochettes de hard rock et heavy metal (Iron Maiden, par exemple) D'autres originalités à associer à ce support : comme les pochettes découpées (School's Out de Alice Cooper)... Bref, des singularités disparues ou presque avec le boitier CD. Dommage. Trés bon article.

12/03/2008AtomDoom

"Un vieux con qui écrit" : donc étant de la génération du vinyl - achéte des disques depuis 1970 - j'ai vraiment le regret - pas la nostalgie - de ces pochettes de LP ou de singles qui donnaient une autre "gueule" aux Artwork... et je suis bien content d'avoir gardé pratiquement tous mes vinyls (que j'ai racheté en CD) Egalement, qu'un regain d'intérêt pour ce support le remette à l'honneur, certes assez confidentiellement...

05/03/2008Ulysse Angus-Destination Rock

Encore ! Bien que tout cela ne représente que le passé pour moi (je suis de la génération numérique) j'adore les pochettes vinyles et le culte qui s'est développé autour.

05/03/2008UT22

Ma mère a toujours un de ces tournes-disques, les pochettes de disques ça a de la gueule, comparées à ces vieux boitiers cd.

05/03/2008Starchild

L'art visuel par genre... je vais y penser. Encore faudrait-il que je rattrape tout le retard que j'ai accumulé question chroniques !

04/03/2008Religionnaire

Excellent sujet culturel. On aurait presque envie que ça continue avec l'histoire du rock, notamment l'art visuel du prog... Bravo!

04/03/2008KlOwN

Bravo le Child très beau sujet bien argumenté et complet! C'est vraiment le cas de le dire : je vais me coucher moins bête!



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