BLIND FAITH, OU L’AUBE DES SUPERGROUPES
En 1968, le célébrissime trio Cream s’est séparé, dissous dans la rancœur et la haine de ses trois membres virtuoses. Eric Clapton se retrouve seul, lassé des expériences psychédéliques et hard-rock. A la même époque, Traffic explose, laissant son leader surdoué, Steve Winwood, le soin de trouver une nouvelle orientation à sa carrière. Clapton et Winwood, célèbres dans tout le monde du rock, vont se rencontrer et former un nouveau groupe, qui s’appellera Blind Faith, la foi aveugle.
Le batteur s’impose rapidement, en la personne de Ginger Baker, le jazzman virtuose, ex-membre lui aussi de Cream. Reste le bassiste ; un jeune virtuose membre de Family est engagé : Rick Grech. Les maisons de disque Polydor et Atlantic comprennent très rapidement le potentiel commercial, et, accessoirement, artistique, énorme de ce nouveau groupe. Chaque musicien est renommé dans sa spécialité ; leur talent est notoire dans le monde de la musique populaire ; leur aisance connue de tous. La publicité devient imposante, la pression augmente dans des proportions démentes autour de Blind Faith, ce qui agace les membres. Un premier concert a lieu devant 100 000 personnes à Hyde Park, en juin 1969, concert qui déçut quelque peu, l’attitude scénique du groupe n’étant semble-t-il pas à la hauteur des attentes.
Restait à livrer le premier album. Jimmy Miller, producteur des Rolling Stones, fut engagé pour l’occasion. Ce disque présente ce qui peut être considéré comme des sommets. La coterie de musiciens opte pour une ambiance sereine et bucolique, avec une once d’optimisme, loin des démonstrations hard-rock arrogantes de Cream. Cependant, cette conception se heurte aux impératifs d’ego : chaque musicien ici est excellent, et il veut le faire savoir. Les quatre membres du groupe ont chacun leur morceau de bravoure ici. Certains (ceux de Clapton et de Winwood en particulier) sont très digestes, mais d’autres restent franchement sur l’estomac (Do What You Like et son interminable solo de batterie)
Certaines chansons sont de véritables joyaux. Had To Cry Today et son riff ahurissant de logique est de ceux-ci. Une ouverture idéale à l’album, neuf minutes s’enchaînant avec bonheur et beauté, traversées par des solos habiles d’Eric Clapton, qui atteignait le sommet de son talent à l’époque. Presence Of The Lord est également un très fort moment de guitares, atteignant une rare intensité dans sa retenue et sa mélancolie, entrecoupée d’improvisations pleines de sensualité. D’autres titres, moins électriques, attirent tout autant l’attention : il en est ainsi de Can’t Find My Way Home. La voix de Steve Winwood plane, éthérée et aérienne, au-dessus de l’impeccable rythmique.
A côté de ces sommets, les autres chansons restent honnêtes, remarquablement bien accomplies par un groupe sûr de ses capacités. Cependant, l’ennui peut saisir le mélomane au détour de certaines pistes comme Sea Of Joy. L’auditeur est pris d’une subite envie de changer de titre, pour retrouver la majesté des piliers de l’album. De plus, le rock’n’roll n’étant qu’un long cycle, on retrouve ici Well All Right, reprise de Buddy Holly, titre bien troussé et relativement sympathique mais qui n’apporte strictement rien à l’ensemble.
Alors, finalement, que peut-on retenir de Blind Faith ?
Plusieurs choses. La première est que, malgré ses défauts inhérents, ce disque est très agréable et reposant à écouter. La virtuosité, et ceci est inhabituel, sert les morceaux au lieu de les étouffer. D’autre part, les compositions sont solides et irréprochables ; l’ambiance bucolique et rêveuse de ce disque est un vrai plaisir. Il est fort intéressant de penser que ce combo, formé des plus grandes sommités de la musique populaire anglaise, a fait ce disque calme et intimiste. Certes, l’ego est ici bien présent ; chacun livre son titre, son solo inévitable ; mais le tout dans une fraîcheur, un calme, une placidité rares.
Le groupe se sépara au cours de sa tournée américaine. Eric Clapton rejoindra Delaney and Bonnie avant de lancer l’expérience Derek And The Dominos. Les autres membres se perdront dans des projets plus ou moins réussis tandis que les maisons de disques regretteront amèrement le potentiel perdu de Blind Faith.
Ulyssangus 29/12/2007 avis:  |