Aftermath continue de disposer d’une place privilégiée dans la discographie des Rolling Stones, et ce à plus d’un titre. Tout d’abord, chose importante, il s’agit du premier album du quintette entièrement écrit par Mick Jagger et Keith Richards. Ensuite, d’aucuns n’ont pas hésité à le proclamer meilleur album du groupe. Les Londoniens étaient sortis épuisés de l’année 1965. Si celle-ci avait été tout à fait fructueuse musicalement, avec le triomphe de "Satisfaction", les concerts avaient prélevé un lourd tribut sur ces hommes certes robustes mais que rien n’avait préparé à une telle pression. Pas moins de six tournées, dont une américaine et une australienne, scandèrent la vie des Rolling Stones cette année-là, entrecoupées de séances d’enregistrement aussi sporadiques qu’inspirées. 1966 ne déroge pas à la logique infernale enclenchée par les débuts du groupe. Heureusement, les musiciens commencent à goûter les fruits de leurs succès. Sans être introduits dans la haute société comme leurs rivaux des Beatles, Jagger et ses acolytes affectent de rouler dans des véhicules hors de prix, de fréquenter les milieux branchés et les célébrités mondiales, tout en rechignant devant le poids de la fiscalité anglaise. Ils n’en oublient pas leur activité principale, et, labourant les charts anglo-saxons de quelques inoubliables singles, dont le brillant "Mother’s Little Helper", ils ne tardent pas à offrir leur nouvel album, Aftermath, en avril 1966. L’accueil public, comme toujours, est triomphal, et le disque parvient en première place des ventes en Angleterre et deuxième aux États-Unis.
Ce disque relève d’une dynamique assez particulière dans la carrière des Rolling Stones, celle des années 1965-1967, où le quintette participait pleinement à l’essor de la pop anglaise en livrant un single tous les trois mois, tout en essayant tant bien que mal de rivaliser avec la fantastique production des Beatles. L’ambiance de l’album est donc très légère, voire joyeuse, en contraste total avec le blues-rock sardonique livré par le groupe à partir de 1968. Le but primordial de ces quatorze morceaux est avant tout de faire danser, suivant une structure simple et immédiatement assimilable. Ainsi, Aftermath vaut surtout pour son célèbre barrage d’ouverture, de "Mother’s Little Helper" à "Under My Thumb". Si "Paint it, Black" avait été présent, cette entrée en matière eût été parfaite. La première moitié du disque est donc superbe à tous points de vue, même si elle manque légèrement de personnalité. Qu’importe, cette succession de tubes est entrée dans la mémoire collective au même titre que "My Generation", "Day Tripper" ou "Waterloo Sunset". L’écriture de Keith Richards se révèle très classique, sans beaucoup d’audace, tandis que Mick Jagger se montre plus roublard pour ses textes, entre la misogynie mal dissimulée d’"Under my Thumb" et la critique sociale burlesque de "Mother’s Little Helper" (ou la glorification des amphétamines comme instrument de bonheur domestique).
Paradoxalement, c’est la seconde moitié de l’album, la plus aventureuse, qui s’avère la plus ennuyeuse. Certes, l’interminable "I’m going Home" est un symbole d’une portée certaine, car il est le premier titre rock à dépasser les dix minutes, mais il n’apporte pas grand-chose. Entre blues désincarnés, petites ritournelles rapidement oubliables, et morceaux pop décousus, la deuxième partie du disque ne possède certes pas le potentiel d’attraction de la première. Le talent créatif de la paire Jagger/Richards n’a pas encore atteint sa pleine maturité, qui n’arrivera que deux ans plus tard, et peine à présenter une œuvre entièrement cohérente. Heureusement, le plaisir de l’écoute est relevé par la grande variété instrumentale de l’album, qui repose toute entière sur le génie protéiforme de Brian Jones. Ce dernier, en sus de son rôle habituel de guitariste, joue des marimbas, du dulcimer, du koto, de l’harmonica plus quelques claviers. Aftermath constitue le véritable chef-d’œuvre instrumental de Brian Jones, la marque la plus évidente de son aisance musicale hors du commun, malheureusement éclipsée par sa stérilité créative. Malgré ses nombreux défauts, cet album demeure le meilleur et le plus accrocheur de la première période du groupe, surpassant sans effort ses prédécesseurs ou Their Satanic Majesties Request.
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