La France a finalement connu peu de groupes de rock importants, au sens où leur succès, tant d’estime que populaire, leur a permis de dépasser le simple cercle des avertis. Par conséquent elle a connu peu d’albums importants. Abracadaboum en fait partie, aux côtés des Répression, Dure limite ou autre Tostaky. Pour remettre en place le décor, il faut remonter au 21 avril 1986. Ce jour là, le grand public français apprend la fin de ce qui était pour lui le rock français : Téléphone. Pourtant depuis de nombreux mois une scène alternative se développait et commençait à devenir un réel mouvement de fond. Un drôle de groupe, aussi rudimentaire qu’enragé faisait parler de lui et on commençait à entendre leurs chansons en-dehors des squatts et des salles de concert. En toute logique, certains médias se voulant à la page finissent par se pencher sur le phénomène et pensent voir en Bérurier Noir le légitime repreneur du flambeau laissé en route par la troupe d’Aubertignac. C’est notamment le cas de NRJ, qui matraque sur les ondes « L’empereur Tomato Ketchup », single sorti à la fin de l’année (qui, avec sa face B, ouvre l’édition CD d’Abracadaboum). Tout cela sur un fond politique alliant déception de la gauche et retour de la droite au pouvoir, de quoi donner plus d’écho à ces chants contestataires.
Les Bérus connaissent ainsi un grand succès et on attend de pied ferme leur album suivant, qui sort finalement en juin 87. Si le groupe lui-même est méfiant du bruit qu’il fait, avec une peur bien naturelle de la récupération (certains fans de la première heure crient déjà au loup), le public et la critique ne s’y trompent pas et lui réservent un accueil enthousiaste. Il faut dire que pour la première fois un disque des Bérus a un autre intérêt que celui des paroles et de leur rage légendaire. Ils ont (enfin) investi dans une boite à rythme digne de ce nom tandis que Loran a appris à jouer du rock’n roll. Ils laissent aussi plus de place pour le saxophone et même, de manière sporadique, à d’autres instruments (comme le violon sur « Tzigane tzigane »). Bien mieux produit que ses prédécesseurs, avec un côté festif plus présent, cet album est vraiment entrainant. Commercial ? Que nenni !
Car si le tout est bien plus joyeux, avec des cris enthousiastes de Loran, des chœurs généreux et un chant jubilatoire, le fond reste dans cette veine tragi-comique révoltée qu’affectionne François. Entre les appels à la révolte des plus faibles (« Nuit apache », « Tzigane, tzigane », « Descendons dans la rue »), les appels à la Révolution (l’irrésistible "tube" « L’Empereur Tomato-ketchup », référence au film du même nom narrant la révolution des enfants), les coups de gueule contre toutes formes d’enfermement, qu’il soit psychiatrique (« Pavillon 36 ») ou judiciaire (« Sur les toits ») et les chroniques funestes (« SOS », « Mineurs en danger »), Abracadaboum est une revue de détail de tous les thèmes qui ont fait les Bérus. Il y en a même un nouveau : l’attrait pour l’ailleurs, le vaste monde et les civilisations différentes, particulièrement celles d’Extrême-Orient. La civilisation asiatique, qui passionnera François au point qu’il se reconvertisse en chercheur dans ces contrées de nos jours, est mise en avant dans « Casse-tête chinois » puis lors du single Opération Sampan, sorti en 1988 (en soutien aux réfugiés du sud-est asiatique, alors en pleine guerre).
Un single rajouté à Abracadaboum sur l’édition CD (ce sont les deux derniers titres). Tout comme l’EP Ils veulent nous tuer, sorti également en 1988, qui débute avec « On a faim » et s’achève avec « La marche funèbre de la jeunesse suicidaire». On peut se demander quel est l’intérêt de compiler ces singles avec l’album, notamment lorsqu’ils partagent les mêmes chansons, même si les versions diffèrent légèrement (« L’empereur Tomato Ketchup », « Et hop » et « Nuit apache » sont ainsi présents deux fois sur le CD). Mais dans le cas de cet EP, on le comprend en entendant cet enchainement absolument irrésistible de six titres. On touche là au tout meilleur de ce que les Bérus ont enregistré en studio avec une musique pêchue, des hymnes fédérateurs et des coups de gueule salutaires. L’apogée bérurière dans sa splendeur, au cœur d’un disque emballant du début à la fin. Retraçant finalement trois années différentes de la carrière du groupe, l’édition CD constitue un document sur ce qui fut l’un des plus grands moments du rock français. Ou comment un duo suicidaire des bas-fonds devint le porte parole d’un rock intègre et engagé et connut un beau succès sans pour autant vendre son âme.