La fin des White Stripes

par

Ulyssangus

(le 8/02/2011)

La nouvelle est tombée le 3 février : les White Stripes se séparent. La nouvelle, au départ, a fait l’effet d’une bombe, car rares étaient ceux qui s’attendaient à un tel dénouement. Ce n’est qu’après un temps de réflexion que certains convirent qu’on aurait pu prédire la scission du plus fameux duo des années 2000. En effet, le groupe n’avait plus fait parler de lui depuis l’annulation d’une partie de la tournée Icky Thump, soit depuis septembre 2007. Jack White jurait ses grands dieux que les Bandes Blanches restaient sa priorité principale, tout en multipliant les projets parallèles : les Raconteurs d’abord, puis The Dead Weather, et enfin son projet d’album solitaire. Il ne rejoignit sur scène son ex-femme qu’à une seule occasion, sur une chaîne de télévision américaine, début 2009. Depuis, plus rien, jusqu’à l’annonce publiée par le duo. Les termes y sont mesurés, respectueux, voire affectueux, comme si Jack et Meg White essayaient d’éviter l’amertume et les regrets qui président habituellement ce genre de circonstances. Le ton se veut positif, mais ne saurait tromper personne : il sonne la clôture d’une aventure musicale passionnée et passionnante. Aujourd’hui, la chose est sûre : les années 2000 sont bel et bien terminées. C’est toute une décennie musicale, plus de treize ans de rock and roll qui viennent de disparaître. Est-ce en soi un mal ? Non, car les groupes passent et la musique reste. Mais qu’on nous permette d’aborder le bilan des White Stripes.

Les White Stripes sont d’abord une marque, une image, entièrement pensée par Jack White. Cette obsession bicolore, cet amour de l’esthétique rugueuse, de l’intellectualisme et des références pointues aura nourri les critiques pendant quelques années. Il était tout de même assez rare au tournant du millénaire d’entendre un musicien célèbre avouer son amour pour Son House et Blind Willie McTell… Cela permit à de nombreux incultes de découvrir à nouveau la vraie racine du rock’n’roll, le blues du Mississippi, acoustique et tragique, plus émouvant encore que celui de Muddy Waters et Howlin’ Wolf.

Les White Stripes, c’est aussi une mode. Ils furent placés en tête, bien malgré eux, de la mouvance dite du garage revival. Certes, leur amour de l’analogique et des séances d’enregistrement en direct les plaçaient dans cette veine-là, mais il suffisait d’écouter un seul de leurs albums pour comprendre qu’ils dialoguaient avec tous les courants de la musique populaire américaine, y compris le folk, la country, voire même la pop passéiste la plus aseptisée. Comparer les White Stripes aux Hives ou aux Strokes n’a aucun sens ; ils ont bien plus en commun avec les Rolling Stones, Led Zeppelin et Bob Dylan qu’avec leurs contemporains. Le punk n’est qu’une composante parmi d’autres de leur musique, et l’on ne pourra que conseiller à ceux qui, nourris d’un préjugé véhiculé par une certaine partie de la critique indépendante, rangent les White Stripes dans le même sac que les groupes du Gibus et autres Vines, de se pencher sur De Stijl ou White Blood Cells. L’effet pourra leur être bénéfique.

Les White Stripes sont aussi un hymne. Si l’on mesure un morceau à l’aune de son succès populaire (et pas forcément commercial), alors "Seven Nation Army" restera comme l’une des chansons du siècle. Le riff est le digne successeur des "Smoke on the Water" et autres "Highway to Hell". Le public ne s’y est certes pas trompé : il n’est pas rare de l’entendre hurlé dans les stades, lors de grandes célébrations sportives, dans les manifestations de tout bord, dans les soirées, les bars, les boîtes et endroits plus ou moins avouables. L’œuvre a échappé à ses créateurs, et est devenue partie intégrante de la culture populaire… C’était bien ce qui pouvait leur arriver de mieux. Seuls sans doute parmi leurs contemporains, les Bandes Blanches ont réussi cet exploit. Gageons que dans quelques années, des historiens ou des sociologues étudieront l’origine de ce chant syncopé et curieux qui résonne toujours dans les célébrations populaires, et arriveront peut-être jusqu’à Detroit, sur la foi de documents comme celui-ci…

Les White Stripes sont encore une forme : le duo. Ce dernier ne se retrouve que rarement dans le monde du rock, surtout sous cette forme-là. Guitare et batterie : voilà l’équation basique de la pop contemporaine pour Jack White. Bien entendu, la réalité est quelque peu différente, et l’on a vu le roublard guitariste user d’artifices divers pour contrefaire le son de la basse. Le succès phénoménal d’Elephant a poussé d’innombrables jeunes gens à suivre la même formule, mais rares sont ceux qui y sont parvenus. Qu’importe. Les Bandes Blanches ont prouvé que la formation n’est pas un critère déterminant, et que seuls comptent le Riff, le Groove et l’Inspiration.

Les White Stripes sont aussi, et surtout, des musiciens. Une batteuse au style simpliste mais sûr, et un baladin polyvalent, talentueux sans être virtuose, charismatique sans être ensorceleur. Le jeu de guitare de Jack White oscille entre rythmiques punk et subtilités blues, le tout formant un mélange incongru, nanti d’une sonorité à nulle autre pareille. Il accommode sans trop de dégâts de l’absence de basse, et se marie avec bonheur aux pulsations binaires octroyées par la discrète Megan White. Le maître d’œuvre est ici connu, et même si les premiers albums étaient soi-disant écrits en commun, il ne faisait guère de doute que seul Jack White était la force créatrice du groupe. Exploit à saluer, car l’homme est ainsi seul responsable de quelques-uns des meilleurs disques et des meilleurs morceaux de la décennie.

Sans doute la nouvelle est encore trop récente pour que l’on puisse saisir avec le recul nécessaire l’ensemble des apports des White Stripes à la musique populaire. Il est temps pour le duo de prendre sa place dans l’histoire du rock, ce qui permettra au critique d’analyser, enfin à tête reposée, bien loin des lumières télévisuelles et des célébrations diverses, la portée de son œuvre. Gageons que le bilan de cette analyse sera très largement positif, tant le groupe a su marquer son époque. Les regrets sont là, bien présents : certains avouaient volontiers attendre avec impatience le prochain album du groupe. D’autres se réjouissent de cette séparation, pour des raisons discutables, peut-être sans comprendre l’importance de l’évènement. Trop nouvelle pour être mesurée, cette perte n’a pas encore fini d’alimenter les débats dans les cercles autorisés. Puissent également les ex-époux White nous épargner l’innommable feuilleton de la réunification, une éventualité qui, du fait du jeune âge des protagonistes, a de nombreuses chances de survenir. Pour le reste, l’auteur de ces lignes invite le lecteur à songer sérieusement à ce qui vient d’être dit, et à écouter, s’il ne l’a déjà fait, l’œuvre riche et maligne des White Stripes. Ces quelques chroniques, humblement, peuvent guider le néophyte…

The White Stripes
De Stijl
White Blood Cells
Elephant
Get Behind Me Satan
Icky Thump



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DATE NOM COMMENTAIRES
20/02/2011Pinhead

Peu après NOIR DESIR, grosse perte pour la musique que celle des WHITE STRIPES. Espérons désormais que Jack White restera actif après les DEAD WEATHER et ne s'abandonnera pas complètement à son nouveau travail de producteur.



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