Le critique rock est un homme à la fois singulier et banal. Comme tous les êtres humains, il a ses joies et ses peines, ses amours et ses haines, ses fiertés et ses gênes. Pourtant, et c’est bien là ce qui le distingue du commun des mortels, il tente d’imposer ses conceptions esthétiques au reste du monde. L’histoire du rock’n’roll est ainsi pleine de légendes où un critique, seul contre tous, défend l’œuvre d’un artiste méconnu, oublié ou méprisé. On peut ainsi citer Lester Bangs, thuriféraire de l’ingénieux Lou Reed, Robert Christgau, le seul à avoir défendu le double album Exile On Main St. des Rolling Stones à sa sortie, Lenny Kaye, l’homme qui fit revivre le rock garage des sixties au travers de la compilation Nuggets. Parfois, les critiques s’entendent avec une quasi-unanimité pour abattre un artiste ; c’est ce qui est arrivé à Uriah Heep ou Grand Funk Railroad, raillés par l’establishment journalistique. Mais aussi, le corps des critiques rock se réunit pour célébrer un musicien qu’ils estiment particulièrement novateur, intéressant, voire génial. PJ Harvey est l’exemple le plus marquant de ce phénomène.
Cette jeune femme, sortie de l’Ouest anglais, s’est très tôt distinguée par un rock ombrageux, ténébreux et solitaire. Soutenue par le disc-jockey John Peel, elle fut rapidement célébrée par une grande partie de la presse musicale, le New Musical Express en tête. De fil en aiguille, la timide jeune femme fut intronisée, aux côtés de Tori Amos et Björk, comme l’une des artistes féminines majeures de la décennie 1990. Bien que la jeune femme ait toujours gardé une certaine distance par rapport au public et aux critiques, ces derniers la poursuivirent de leurs ardeurs stylistiques. Ainsi, chaque album de la jeune femme fut l’objet d’articles tous plus élogieux les uns que les autres, avec parfois un peu moins d’intensité, mais avec une constance indéniable dans les louanges. Il est aujourd’hui avéré que PJ Harvey est considérée comme l’une des artistes majeures du rock alternatif, voire de la pop music en général, alors même que son succès public est assez limité.
Destination Rock, jusqu’alors, ne s’était guère penché sur ce problème. Cette situation aurait pu durer encore longtemps, jusqu’au jour où j’ai posé les oreilles pour la première fois sur une des chansons de la demoiselle. Alors que j’étais assez désemparé à cause de choix humains peu évidents, la voix de PJ Harvey a été comme une révélation pour moi. Sa beauté, son intelligence, sa sincérité ont causé un émoi que je n’ai que très rarement connu dans ma vie de musicien et d’esthète, une excitation exacerbée par l’émotivité à fleur de peau de mon cœur de jeune garçon, si sensible au charme féminin mais aussi à la musique rock, comme si j’attendais cette rencontre depuis toujours. J’ai ainsi commencé à développer une obsession pour les créations de la jeune femme, et j’en suis tout naturellement venu à écrire sur le sujet.
C’est donc avec fierté que je vous propose les chroniques des huit albums de Polly Jean Harvey, une rétrospective quasi-exhaustive de son œuvre depuis l’émergence de la demoiselle au milieu de la scène rock de 1992. PJ n’a jamais suivi les modes, fût-ce ponctuellement. Epaulée par une coterie de talentueux musiciens, elle a tracé sa propre route, une voie singulière, creusée dans le terreau fertile du rock alternatif anglo-saxon, sans jamais sacrifier au commercialisme.
Les grands artistes se caractérisent par une vision qui leur est propre. Celle de PJ Harvey, très particulière, joint des textes fins et tragiques à une musique sans cesse changeante, nourrie de multiples influences, allant du blues ancestral à Jimi Hendrix en passant par Captain Beefheart. Ses créations, particulièrement évocatrices, constituent un ensemble artistique d’une rare richesse dans le rock contemporain. Les chansons révèlent une tension perpétuelle, si grande qu’elle accroche l’auditeur pour ne plus le lâcher, tandis que les paroles étudient avec une précision cynique les tourments de l’existence moderne, les halètements d’alcôve, ainsi que la cruauté des rapports humains.
Rédiger ces critiques n’a pas été de tout repos. En effet, l’œuvre de Polly est parfois fort difficile d’accès, et les mots m’ont parfois manqué pour tenter de décrire mes sentiments à l’écoute. Néanmoins, il me semble que j’ai su rendre justice à sa discographie, tout en proposant ma conception personnelle de cette suite de huit albums. C’est ainsi que je forme un appel vibrant et sincère aux mélomanes assez courageux pour lire ces lignes : osez découvrir Polly Jean Harvey et ses créations ! Peut-être serez-vous, comme moi, saisi par la beauté de cette musique, par la sensualité imparable de sa créatrice, par la force de ses textes…
Chroniques:
Dry (1992)
Rid Of Me (1993)
4-Track Demos (1993)
To Bring You My Love (1995)
Dance Hall At Louse Point (1996)
Is This Desire? (1998)
Stories from the City (2000)
Uh Huh Her (2004)
White Chalk (2007)
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