Putain de merde.
J’ai été à un nombre raisonnable de concerts, j’ai vu Behemoth déchaîner leur death-metal Babylonien, j’ai vu King Diamond déployer ses capacités vocales inhumaines sous mes yeux ébahis, j’ai vu Cradle Of Filth se vautrer dans le ridicule pour faire pâlir les gothopouffes, j’ai vu Angela Glossow d’Arch Ennemy vociférer sur « We Will Rise ». J’ai même survécu aux horriplantes groupies de Brian Molko, perdu dans un concert de Placebo… Mais rien, même pas les premières parties n’auraient pu me préparer au spectacle que Deicide a déployé devant moi.
Pourtant la journée avait commencé normalement. J’avais réceptionné Torquemada à la gare en milieu d’après midi. Mon cher cousin m’avait appelé la veille, l’esprit embrouillé par l’alcool, racontant qu’il avait été pris d’une vision, il devait venir voir Deicide avec moi au plus vite. J’avais donc passé la matinée à lui chercher un des derniers billets restants pour la grande messe noire.
Torquemada et moi étions ensuite passé dans un magasin de vinyles afin d’assouvir sa soif inextinguible de musique (il craqua sur deux bon vieux Black Sabbath (Headless Cross et Born Again) et quelques Ozzy Osbourne afin de compléter sa collection). Dans le magasin, deux mecs de notre age arborant des blousons en cuir rentrent, ils passent prendre l’affiche du concert de Deicide afin d’en décorer leur chambre. Je les salue, nous parlons de death-metal, de black-metal, du dernier Deicide, de Mayhem et de leur incroyable batteur, le tout puissant Hellhammer, des ces salauds de kékés, ils admirent mon patch dorsal Dissection… Nous commentons le fait que Rennes semble devenir un carrefour des tournées des monstres du death-metal. Jugez en par vous-même : Cannibal Corpse il y a deux ans, Morbid Angel l’année dernière… Et d’ici septembre Obituary viendra nous saluer. Nous nous séparons.
Quelques heures plus tard nous sommes à la mythique Salle de la Cité qui finira un jour par s’écrouler sous les pulsions des basses. Dehors il y a du monde, que du trve, pas de kékés, quelques coreux venus pour se faire un mosh pit et beaucoup de cheveux. Le metalhead idéalisé est là, grand, bien éduqué, tout en cuir arborant une longue chevelure.
Manque de chance, nous avons loupé Genital Grinder, Burial a bien essayé de me passer un coup de fil pour me prévenir que le début du concert avait été avancé… En vain. C’est bien dommage car le chanteur est le même que celui de Garwall, un de mes grands espoirs français du moment. Qu’avons nous manqué ? Un petit concert sympa selon Burial. Dommage.
Torquemada et moi pénétrons dans la salle enfumée, pas de barrières entre la scène et le public, service de sécurité minime, ambiance fraternelle… Parfait. C’est Happy Face qui monte sur scène, le chanteur est gros et porte le tee-shirt de son propre groupe, deux bonnes raisons pour ne pas l’aimer. Ca n’a pas l’air de démarrer. ‘Ils vont faire la balance avant je pense’, dis-je à mon confrère. Nous sortons donc dehors fumer un cigarillo. D’un seul coup, chaque instrument explose dans un brouhaha pas possible. ‘Tu vois, c’est la balance, ils jouent n’importe quoi pour tester les instruments’. Sauf que la balance semble s’éterniser et qu’au bout de trois minutes je me rend compte que le ‘n’importe quoi’ était en fait une chanson ! Personnellement, le grindcore ne m’a jamais trop plu, et celui de Happy Face encore moins, je préfère encore fumer mon La Paz. D’ailleurs, vu le nombre de personnes restées au dehors, je crois que le groupe n’arrive pas vraiment à convaincre. Nous retrouvons Burial et ses potes. Qu’en pense-t-il ? ‘Bof, le chanteur ressemble à un phacochère en rut… Il ne sert à rien ce groupe’.
C’est l’heure de Wykked Wytch, alias ‘le groupe avec la meuf au chant’. Musicalement on pourrait appeler ça du sous-Cradle avec des vagues relents death mélodique. La voix de Ipek n’est pas sans rappeler celle de Dani, donnant une bonne raison aux détracteurs du chanteur de Cradle Of Filth pour le traiter de pédale. A vrai dire, le quintet convainc peu et les passages atmosphériques théâtraux portent bien à rire.
Le concert serait un fiasco si Ipek, qui apparemment en a vu pire, n’avait pas gardé sa bonne humeur jusqu’au bout. Si le parterre est clairsemé en début de set quelques-uns, par respect peut être, se mettent à headbanger tranquillement et en fin de concert, on peut dire que Wykked Wytch s’est bien battu, malgré des commentaires plutôt négatifs de la grande partie du public regardant la musique des américains. Et puis comment défoncer un groupe qui fait son merchandising lui-même et s’occupe aussi de celui des autres groupes ?
Pour Prostitute Disfigurment la salle se remplit un peu plus, il faut dire que sur scène, le groupe en impose, son brutal death sait se faire parfois groovy et les six cordistes nous offrent de belles leçons de guitare enchaînant tappings etc. Le bassiste est un monstre de technicité. On entend pas trop son instrument (habituel dans les concerts de death) mais vu la vitesse à laquelle il bouge les doigts... Evidemment il faut mentionner le chanteur, monstre d’une centaine de kilos baraqué chevelu, barbu, capable de grogner ses paroles sans problème.
Rapidement un mosh pit débute, près de la scène tandis que mes voisins et moi headbangons. Moult personnes montent sur la scène pour plonger dans le public. Au début ça va mais lorsque ces actes se multiplient, la sécurité finit par intervenir sans trop de violence. Deux blacks se postent des deux cotés de la scène et pointent du doigt les plaisantins qui essaient de monter aux cotés du groupe. Le concert se passe bien.
De retour dehors le temps d’allumer un second cigarillo et de voler une gorgée de bière, nous devons déjà enchaîner avec Visceral Bleeding. Burial semble porter de grands espoirs dans le groupe (voir sa chronique) et part directement vers la scène. Torquemada et moi préférons rester dans le fond de la salle pour évaluer le groupe avant de faire quoi que ce soit. Nos cous font un peu mal et nos têtes tournent un peu, soyons prudents.
Sur scène Visceral Bleeding est une machine bien huilée, trop bien huilée. C’est technique, c’est brutal, mais il manque au groupe le grain de folie de Prostitute Disfigurment et le chanteur a l’air de se prendre un peu trop au sérieux. Vu du fond, le public a l’air plutôt sage, cependant Burial me racontera que plusieurs racailles étaient venues foutre la merde et que le pogo avait dégénéré en bagarre générale. J’ose à peine imaginer ce qui est advenu aux racailles en question…
Sortis avant la fin du set de Visceral Bleeding, Torquemada et moi rentrons dans la salle dès que la musique s’arrête afin de chercher de bonnes places pour les maîtres du death, Deicide.
Petite leçon d’histoire pour les novices, Deicide est l’un des plus grands groupes de death-metal de tous les temps et sûrement l’un des tous meilleurs groupes de metal. Ce combo peut se targuer d’avoir composé un des albums (l’album ?) de rock les plus techniques de tous les temps avec le mythique Legion, classique invincible.
Revenons en au concert.
Nous prenons rapidement place au premier rang. Il n’y a pas d’espace entre le public et la scène, nous sommes appuyés sur le rebord. L’attente ne se fait pas trop longue. Un roadie arrive, il vient déposer une magnifique basse rickenbacker noire et blanche reluisante. Un second traverse la scène, dans ses mains il tient la guitare la plus ‘metal’ que je n’ai jamais vu, une sorte de flying V dentelée rouge et noire. Quelques kékés en sweat-shirts Slipknot attirent les quolibets… Soudain, dans les back stage, on peut apercevoir Jack Owen, ex-Cannibal Corpse, guitare en main qui fume sa clope en faisant sonner des petits bends. Soudain, Glen Benton traverse la scène. Explosion de joie. Le vétéran de la scène death semble surpris de l’enthousiasme du public, il saisit sa basse, rejoint par ses mercenaires et nous observe avec un air étonné. Torquemada et moi, impatients, commençons à scander des ‘hey’ ‘hey’ ‘hey’ ‘hey’ et autres ‘Deicide !’ vite repris par l’ensemble du public.
Soudain, tout explose. Benton martèle sa basse à une vitesse impressionnante, tandis qu’à la guitare, Ralph Santola (ex-Death, ex-Iced Earth - sacré CV !) exulte, déchaînant riffs stellaires et solos monstrueux. Les deux hommes ne sont même pas à un mètre de moi et à chaque espace mort ils nous font des signes de têtes reconnaissants.
« They Are The Children Of The Underground » est l’occasion d’un headbanging général. Plusieurs personnes tentent de monter sur la scène. Certains échouent et s’écrasent sur nous, d’autres, une fois aux cotés des musiciens s’éternisent et se font dégager, soit par le roadie de deux tonnes, soit par un coup de ranger de Glen Benton qui semble décidé à ne pas faire une fausse note de tout son concert. Le bassiste/chanteur grimace, louche, possédé, il nous offre ses faciès les plus ‘evil’ tout en continuant à détruire les cordes de sa basse par ses coups de médiators. J’ai beaucoup lu sur Glen, on l’a traité de tout : caractériel, violent, raciste, dangereux, amoureux de l’alcool et des armes à feux… Ce soir je n’ai vu qu’un homme heureux, souriant buvant surtout de l’eau (entraînant à chaque fois les cris de déception du public réclamant au suppôt de Satan qu’il se descende une bouteille de Jack Daniels). S’il n’avait pas sa croix inversée marquée au fer rouge sur le front, Glenn passerait presque pour un vénérable (quasi) quarantenaire jouant de sa basse comme un Dieu. Un fan tend la main pour serrer celle de Glen et Glen fait la blague millénaire : il retire la sienne au dernier moment avant de nous offrir sa plus belle grimace démoniaque. Le fan recommencera trois fois de suite avant que Glen ne lui offre le plus beau des sourires et une franche poignée de main.
Nos corps se déshydratent rapidement et nos voix s’éteignent à force de hurler. Glen le remarque et nous arrose d’eau avant d’aller se chercher une bière. Aussitôt Torquemada et moi-même commençons à hurler en anglais afin qu’il nous donne à boire. Glen regarde son collègue guitariste d’un air dubitatif puis il se décide, il secoue sa canette et arrose notre secteur de bière. Miam. Jack Owen, grand fan de rock ‘n’ roll devant l’éternel profite de chaque temps mort entre les chansons pour gratouiller des riffs old school, un petit Elvis par-ci, un « Smoke On The Water » par-là, un petit Van Halen… Plusieurs personnes ne cessent de nous rentrer dans le dos, je me retourne… C’est la guerre, un pogo géant a été organisé et des coreux aux cranes rasés se rentrent dedans avec violence. Mes voisins de fosse et moi les repoussons, rageurs. Je plante mon coude dans la colonne vertébrale d’un géant rasé, il s’en prend à moi. Aussitôt nous sommes trois metalheads sur lui et nous le repoussons dans le pogo.
Dialogue instantané. Un metalhead : ‘putain les cons, sales néo-metalleux’. Moi : ‘on n’est pas à un concert de –core’. Le metalhead : ‘z’ont qu’à retourner dans leur cambrousse’.
Le concert s’écoule à une vitesse folle et Deicide remballe, Ralph Santola vient frapper dans les mains du premier rang. Oubliant la douleur dans nos gorges nous scandons le nom du groupe. Tout le monde retourne sur scène pour le final. Sitôt le concert fini, nous récoltons de grosses poignées de mains de Benton, Owens, Santola et Asheim et des regards reconnaissants. Nous avons été remarqués, dans le bon sens du terme. Torquemada saute sur la scène cours, ramasse le médiator de Santola en relique avant de me rejoindre.
Nous passerons la soirée à reparler avec enthousiasme du concert, Torquemada a vu Iron Maiden au Parc Des Princes, il affirme cependant que le spectacle Deicide dépasse peut être celui des six Anglais… C’est dire. N’écoutez pas la critique, Deicide est au sommet, Scars Of The Crucifix est un très bon album, et je cours de ce pas m’acheter When satan Lives !
Requiem avis:  |