THE SMITHS, OU LA REVOLUTION EN DOUCEUR
Les funestes années 80 apportent leur lot de changements au sein de la scène musicale mondiale. La new-wave, prenant ses racines dans le désordre créé par l’essoufflement de la vague punk, établit une domination sans partage sur le rock anglo-saxon, avec son pitoyable corollaire, la synth-pop. Ainsi, Depeche Mode, Tears For Fears, Duran Duran et d’autres combos encore moins fréquentables encombrent les ondes radio grâce à des chansons bien ficelées et immédiatement oubliables. Mais en 1984, les choses évoluent. En effet, la new-wave s’enfonce de plus en plus dans un commercialisme effréné, écrasant les ondes à un point tel que beaucoup d’amateurs de musique populaire réclament du changement. C’est dans ce contexte qu’un groupe de mancuniens fait paraître son premier disque : The Smiths. Né deux ans auparavant de la rencontre du discret guitariste Johnny Marr et du flamboyant chanteur Stephen Morrissey, cette formation apparaît comme un coup de tonnerre dans un ciel morose ; après eux, le déluge. En effet, de par leur musique profondément ancrée dans les années 1980, mais si différente de ce qui se fait à leur époque, les Smiths vont marquer l’histoire de la pop anglaise, suscitant d’innombrables vocations ainsi que des flots de commentaires dans la presse musicale.
Difficile d’imaginer aujourd’hui ce que ces onze chansons ont signifié à l’époque. Mais, à n’en pas douter, le premier opus des Smiths annonce l’arrêt de mort de la new-wave et ses dérivés. Malgré une production typique de la décennie, le groupe impose un style inspiré des grandes formations pop des années 60, en remettant la guitare, la basse et la batterie au centre des préoccupations, après une longue période marquée par les synthétiseurs en tous genres. Johnny Marr s’annonce déjà comme un excellent guitariste, au talent à la fois simple et novateur. Inspiré par les Byrds et le son carillonnant de leurs guitares Rickenbacker, Marr livre de superbes parties de guitares, faites d’arpèges cycliques d’une régularité rythmique impeccable, harmoniquement très subtiles. L’excellence du guitariste n’empêche pas les autres membres du groupe de contribuer efficacement à l’édifice sonore. Au contraire, la basse d’Andy Rourke bondit avec brillance et précision, tandis que la batterie de Mike Joyce marque le tempo sans grande imagination mais avec efficacité, avec une caisse claire gonflée par les artifices de studio typiques de cette époque.
Toutefois, l’attraction principale du quatuor de Manchester est sans conteste Morrissey. C’est sa voix aiguë, distante, maniérée qui rend les chansons du groupe si remarquables. Ses lignes de chant, toujours très mélodiques, n’hésitant pas à se lancer dans de subits élans de falsetto, sont la marque de fabrique des Smiths, leur signature reconnaissable entre mille. Mais Morrissey s’impose également comme l’un des paroliers les plus doués de sa génération, d’une rare éloquence, d’une grande humilité, sans jamais être dogmatique ou ennuyeux. Les textes traitent de sujets très divers, comme la déception amoureuse, la tristesse, la gêne et la timidité, toujours abordés d’un point de vue intimiste, voire charnel. Le parolier s’empare également de sujets nauséabonds, en conservant un regard mélancolique: Suffer Little Children traite d’une série d’ignobles meurtres pédophiles commis au début des années 1960 à Manchester. La poésie de Morrissey, alliée à la musique trépidante de Johnny Marr, forme un ensemble fort savoureux à l’écoute ; certes, quelques morceaux manquent parfois de personnalité, se révélant même ennuyeux par endroits, mais l’album présente suffisamment de qualités pour retenir l’attention de l’auditeur. Ce dernier, s’il possède assez de lucidité, peut même deviner que ce groupe possède suffisamment de génie pour se placer parmi les plus grandes formations de son ère. Entre pulsation dansante, arpèges euphoniques, lyrisme intimiste, le premier opus des Smiths est un disque véritablement délicieux, à défaut d'être indispensable.
Ulyssangus 08/05/2008 avis:  |