Le problème quand on est promu nouveaux espoirs du rock, c’est qu’on est éternellement condamné à confirmer les attentes que l’on a placé en vous. Supergrass a réussi la passe de deux avec In It For The Money, mais le groupe est encore attendu au tournant pour son troisième opus. Et pour la première fois, les petits rigolos d’Oxford peinent à convaincre tout le monde. Les fans et la presse se partagent en deux : les uns regrettant l’égarement du groupe, les autres s’enthousiasmant sur ce qu’ils considèrent ni plus ni moins que comme le meilleur album de Supergrass. Ce qui est certain c’est que The X-Ray Album (nom donné au disque d’après la pochette délirante) est l’opus le plus controversé de Supergrass.
Le changement le plus notable se situe au niveau du son. Le groupe a laissé tomber le son relativement roots de In It For The Money pour une tonalité plus riche, ouverte, planante. C’est cette nouvelle approche, ou plutôt cette évolution sonore qui semble être la pomme de discorde. Certains ont reproché à Supergrass de tomber dans les vices du rock progressif, cherchant à reproduire le son aérien et ampoulé de Pink Floyd. A tort, à mon avis. Car, à aucun moment, le groupe ne modifie son écriture, on reste dans un registre strictement pop rock peuplé de chansons efficaces et mélodiques, dans la pure tradition Supergrass. Cependant, il est indéniable que le groupe a effectué un travail important sur les arrangements et les ambiances, d’où cette impression que l’on peut avoir, par instant, d’écouter une musique trop calculée et moins spontanée que les précédentes productions de Supergrass. Pour autant, l’identité Supergrass en trouve une épaisseur nouvelle. Cet album est tout simplement un feu d’artifice sonore qui atteint par moment la jouissance auditive la plus totale. Quoi qu’on en dise, l’efficacité et le songwriting de Supergrass sont toujours là. La preuve avec le monumental Moving, sans doute le titre le plus révélateur du contenu du disque, avec ses couplets étrangement mélancoliques, nappés de clavier, et ses refrains proprement édifiants, transfigurant la chanson en l’espace de quelques secondes pour mieux retomber sur ses pattes.
La richesse du son étonne, voire déconcerte, mais on finit vite par prendre du plaisir en se laissant emporter par une énergie plus que jamais communicative. C’est simple, la musique de Supergrass n’a jamais été aussi évidente. Le groupe expédie ainsi tube sur tube (le fantastique Mary, l'irrésistible Pumping On Your Stereo, ou bien encore les enivrants Your Love et Beautiful People) avec une aisance, un souffle quasi euphorisants. Chaque fois qu’il faut appuyer sur la pédale Supergrass s’envole haut, très haut. Mais les morceaux plus ambiants sont aussi de la partie, et ce sont eux qui ont contribué à forger la réputation mi figue mi raisin de ce troisième album. Des chansons comme Eon, Born Again ou Mama & Papa, privilégient l’atmosphère, se développent très lentement. Ces passages restent agréables car tout ce que joue Supergrass est mélodieux, mais on a parfois la sensation d’écouter des démo inabouties et peu intéressantes même si elles contribuent à l’atmosphère planante de l’album. Sans ces passages plus anecdotiques, ce troisième album de Supergrass serait sans doute le meilleur du groupe. Le trio s’affranchit du rock pur, pour construire des morceaux originaux, en forme de montagnes russes, toujours aussi efficaces et mélodiques, mais dans un écrin beaucoup plus inventif et lumineux. Des chansons comme Moving, Your Love et Beautiful People ne ressemblent à rien d’autre dans le feeling qu’elles dégagent, et ce n’est peu dire de morceaux encore plus « bâtards » comme What Went Wrong (In Your Head) et Jesus Came From Outta Space. Plus que jamais Supergrass s’affirme comme un groupe unique qui a trouvé dans ce troisième album la quintessence de son esprit déjanté et euphorisant.
Yedo 31/07/2008 avis:  |