STRANGE DAYS, OU LA CONFIRMATION ECRASANTE
L’archange de cuir est sur la scène. Peut-être n’est-il guère assuré sur ses jambes, perdu dans les landes brumeuses de l’alcool, l’esprit traversé d’intuitions contradictoires. Peut-être pense-t-il a ses compagnes, ces jeunes filles croisées ça et là, à Pamela Courson, qui l’attend à Los Angeles, ou à Nico, la blonde déesse du Velvet Underground. Ses collègues ne lui prêtent guère attention, concentrés sur leurs instruments. Mais la foule, elle, ne perd aucun mouvement, fascinée par la beauté séraphique, par la voix rocailleuse, par la sensualité débordante du jeune homme. Les Doors, en 1967, sont la plus grande sensation rock des Etats-Unis d’Amérique. Aucun groupe, avant eux, n’a su prendre sur lui les attentes de toute une génération, incarner le renouveau sans sacrifier la musique. Seuls les Beach Boys ou Bob Dylan possédaient la légitimité nécessaire pour ravir le trône des Portes ; mais les premiers sont décridibilisés par la perte de Brian Wilson et le second s’est retiré dans la campagne de Woodstock, ne donnant guère de nouvelles à ses admirateurs éplorés. Pour la première fois depuis l’arrivée des Beatles, une formation américaine rivalise avec les anglais sans les singer, en proposant quelque chose de réellement nouveau. Mais le quatuor, accompagné par le fidèle producteur Paul Rothchild, se prépare à publier son deuxième essai, huit mois après la révélation de l’album éponyme.
Ces Jours Etranges sont conçus comme l’affirmation définitive du talent des Doors, le disque que la postérité retiendra, destinés à éclipser tous les autres albums parus la même année, y compris ceux des Fab Four. Mais les espoirs demesurés du groupe volent en éclats dès la sortie de l’œuvre. Malgré une troisième place satisfaisante dans les charts, l’album se vend moins bien et moins rapidement que le premier effort. Rothchild attribue ce semi-échec à l’absence du sempiternel single fédérateur, rôle admirablement rempli par Light My Fire auparavant. Certains, plus perspicaces, murmurent que les Doors n’ont également pas su s’accorder à l’optimisme de l’année 1967. Strange Days se situe en effet à des lieues de l’insouciance hippie, empli de chansons étranges, d’une désespérance sardonique, sourde, cruelle, d’une vigueur mortifère éprouvante. Les titres n’ont pas acquis la même renommée que leurs illustres aînés de l’album éponyme, comme si le public voulait les oublier, car ils symbolisent l’échec d’une révolution ainsi qu’un pessimisme déplacé. C’est là la véritable tragédie de ce disque. Le groupe a acquis une maîtrise nouvelle dans l’art de la composition. Aucune mélodie ne paraît mièvre. Aucun rythme n’est malvenu. Aucune métaphore n’est inutile. Tout ici, des premiers arpèges de claviers aux distortions finales, est d’une beauté limpide, imparable et saisissante.
Sombre, cet album l’est. Il revendique ses ténèbres avec volupté, hurlant à la face d’un monde indifférent que le salut n’existe pas. La seule consolation de l’être humain ne peut se trouver que dans la légère répétition de l’amour. Fusionnant le jazz de cabaret et le blues, le psychédélisme et le rock’n’roll, la musique atteint sa pleine maturité, sans jamais être ennuyeuse. Et, au sommet, trône la voix. Dominant sans effort l’ensemble, captivant l’attention de l’auditeur, elle parvient même à le terrifier sans forcer son talent, en déclamant avec une conviction inébranlable des textes à glacer le sang sans se soucier des conséquences. Le charisme de James Morrison est tel que ses camarades doivent redoubler d’efforts pour ne pas sombrer à l’arrière-plan, mais leur talent est tel qu’ils parviennent à se faire entendre, ayant chacun leur moment de gloire. Tandis que les glissandos de bottleneck traversent l’espace, les claviers entraînent la musique en avant, accompagnés par une batterie virevoltante, frappant toujours au moment propice. L’aisance du groupe à fondre des genres musicaux antagonistes au sein de sa musique se révèle à son sommet sur ces quelques pistes, à tel point que le premier album, pourtant fantastique, n’apparaît qu’une répétition générale de ce que l’on trouve ici.
Alors que l’on est déjà terrassé par un tel assemblage de merveilleuses mélodies, le quatuor vient soudain rappeler qu’il n’est pas un groupe comme les autres. A l’instar du premier album, Strange Days possède lui aussi un monumental morceau de clôture. Ce dernier ne peut être réduit à une redite du final oedipien de The Doors, étant irréductiblement différent, plus construit, plus cérébral que son prédécesseur. Les visions furieuses de Morrison prennent corps au sein d’une musique extraordinaire, changeante sans être incohérente. Les griffures de guitare de Krieger, les triolets de John Densmore, les accords de Manzarek s’accordent parfaitement aux hurlements écorchés du chanteur et à ses vers incantatoires. Pendant que l’homme viole avec mépris sa terre nourricière, préparant par-là même sa propre destruction, la distorsion des guitares vient détruire les derniers vestiges de la raison. Et, n’oubliez pas…
Lorsque la musique se termine, éteignez les lumières.
Ulyssangus 11/11/2008 avis:  |