RID OF ME, OU L’AFFIRMATION SANS DETOUR
Il est toujours difficile pour un artiste de passer le cap du second album, surtout si la première œuvre a été encensée par la critique. En effet, comment se renouveler, avec un style encore balbutiant ? Comment se renouveler, sans sembler trahir sa voie ? Ou, à l’inverse, comment éviter une redite de ses premières créations ? Il n’existe aucun remède infaillible à cette périlleuse situation. Certains préfèrent exploiter désespérément le même filon, d’autres surprennent leur public parfois désagréablement. D’autres enfin choisissent de reprendre les choses là où ils les avaient laissées, afin de pousser la musique plus loin. C’est cette dernière solution que choisit Polly Jean Harvey. Il faut le rappeler, la jeune fille avait considérablement marqué le monde du rock alternatif par son premier album, Dry. Confrontée à l’impatience du public et aux attentes démesurées de la critique, la jeune femme restait malgré tout en effervescence créative, écrivant morceau sur morceau. Signée sur la major Island, elle disposait enfin d’un soutien réel de la part de l’industrie du disque. Pourtant, loin d’abandonner l’éthique punk de ses débuts, elle enregistra son second opus en deux semaines, à la toute fin de l’année 1992, accompagnée une nouvelle fois par les discrets mais essentiels Rob Ellis et Steve Vaughan.
La pochette résume presque parfaitement le contenu de l’album. Un mélange de nudité, de sincérité, de violence et d’exubérance. Polly Jean contemple l’auditeur de ses yeux fatigués, dans lesquels brillent une lueur de mépris, les épaules nues, maigres, anguleuses, les cheveux métamorphosés en une coiffe tentaculaire, étrange et surréaliste. Un véritable condensé de terreur urbaine et de franchise féminine, en somme. Musicalement, on devine que la jeune femme se place dans la continuité de Dry. A ceci près que les morceaux sonnent avec plus de conviction ; l’hésitation n’est plus de mise ici. C’est pour cela que les deux premiers albums de PJ Harvey semblent indissociables, comme un diptyque cruel, comme deux œuvres siamoises malencontreusement séparées, se suivant sans pouvoir s’assembler. Néanmoins, Rid Of Me, s’il est manifestement dans la continuité de son prédécesseur, n’est aucunement tourné vers le passé. Au contraire, il regarde résolument vers le futur, avec pour seul but de rendre la musique plus brûlante, plus directe, plus viscérale. Et l’œuvre sonne encore plus brute que Dry, tout en dévoilant une audace nouvelle dans l’approche de la composition, du jeu et de la production.
La production se démarque en effet nettement du premier effort de la demoiselle. Le son est rêche, percutant, claquant, tout en étant étonnamment souple et profond. Les fûts de batterie résonnent avec puissance, précision, agressivité ; le rendu est absolument inimitable. Pourtant, pour l’amateur de rock de cette époque, cela donne une étrange impression de déjà-vu. Un rapide coup d’œil aux crédits donne l’explication : l’ingénieur du son n’est autre que Steve Albini. Cet homme, ancien membre du groupe de hardcore Big Black, est connu pour son travail de production et d’ingénierie sonore auprès des principaux artistes alternatifs de l’époque. On peut ainsi citer sa présence sur Surfer Rosa des Pixies ou bien sûr In Utero de Nirvana, enregistré quelques semaines après Rid Of Me. C’est ce son, artisanal tout en étant professionnel, qui fait en partie le charme de cet album. La touche Albini peut parfois énerver, mais son style s’accorde parfaitement aux velléités intimistes de Polly Jean, à sa soif de sincérité, ses obsessions électriques. Difficile de concevoir l’album sans cela. Malgré tout, ce travail se fonde avant tout sur la qualité des chansons du disque.
Les titres sont presque tous fondés sur des riffs simplistes, accrocheurs et minimalistes, tout en étant remplis d’une angoisse menaçante qui leur donne une personnalité ombrageuse, ténébreuse, séduisante. Les guitares sont ravageuses, lançant de soudaines griffures de bottleneck pour mieux s’abîmer ensuite dans des rythmiques claustrophobes. La batterie assure des parties audacieuses, s’insinuant dans les contretemps avant de revenir fracasser le tempo avec sauvagerie. Polly Jean n’a plus qu’à ajouter sa voix sur ce cataclysme maîtrisé. Son organe, vibrant, sensuel, rauque saisit l’auditeur, lui laissant un sentiment de plénitude mêlé de détresse. Les mélodies vocales sont survoltées, voire intrépides, s’autorisant de soudaines montées dans les aigus mais aussi de brutales descentes dans les graves, couvrant une large palette sonore, toujours avec le timbre légèrement granuleux de PJ Harvey. Les paroles content de cruelles historiettes, où le sordide touche au sublime, des contes impitoyables de draps défaits, de halètements traversant l’obscurité, de domination et d’insoumission. Le talent narratif de la jeune femme s’est affiné ; sa plume livre une vision de plus en plus précise, et, par-là même, de plus en plus dérangeante. Rien n’échappe à ses vers acérés, que ce soit la lâcheté, la sournoiserie, l’amour extatique, ou encore les détails les plus abjects de la vie sentimentale. Cela donne une profondeur véritablement vertigineuse aux chansons. L’écoute de Rid Of Me est donc dérangeante, éprouvante, voire difficilement soutenable.
Le deuxième album de Polly Jean Harvey est le manifeste de son talent artistique, après la révélation Dry. La jeune femme nous montre son aptitude à rendre une poignée d’accords banals sensuels à se damner, à entraîner l’auditeur dans une farandole où le grotesque se mêle au romantisme, où l’amour suinte la haine. Son regard ne perd jamais de son acuité, et la musique ne faiblit qu’en de rares endroits, malencontreusement marquée par un manque d’inspiration passager. Compact, cohérent et solidaire, Rid Of Me est l’un des disques marquants du début de la décennie. Après la sortie de ce disque, la jeune femme entama une nouvelle tournée, vêtue d’atours saugrenus, refusant avec obstination d’employer le moindre artifice pour rendre son joli minois encore plus séduisant. Se sentant enfermée dans le format de power trio, elle profita du départ du bassiste Steve Vaughan pour proclamer la dissolution de son ancien groupe, et son vœu de ne plus subir de carcans musicaux. Cela mena la jeune femme à de longues errances musicales, toujours marquées par la trace brûlante de son génie.
Ulyssangus 20/03/2008 avis:  |