RADIO CITY, OU LE TESTAMENT INVOLONTAIRE
Après l’insuccès consternant de #1 Record, le guitariste Chris Bell quitte Big Star, entraînant la dissolution du groupe durant l’année 1972. Un an plus tard, le combo se reforme pourtant, et se rend même en studio afin d’enregistrer un successeur à son délicieux premier disque. Malheureusement, la destinée n’a pas fini de se jouer du groupe... Radio City, présenté sous une pochette illustrée d’une superbe photographie prise par William Eggleston, est la confirmation de la vision artistique d’Alex Chilton. L’homme ici est presque le seul maître à bord, son ancien acolyte Chris Bell étant uniquement présent en tant qu’instrumentiste et non comme compositeur. Seul le bassiste Andy Hummell participe un tant soit peu à l’écriture, mais il est manifeste que ce disque est celui de Chilton. Néanmoins, celui qui a aimé le premier album de Big Star ne sera pas surpris par Radio City ; le groupe a choisi de poursuivre dans la même voie. Ainsi, on retrouve ce qu’on appellera plus tard une œuvre de power pop, c’est-à-dire une œuvre de pop légèrement plus énergique qu’à l’habitude, avec des éléments de rock et une influence britannique prédominante. Malgré tout, cet album n’est pas qu’un archétype du genre power pop ; il est également un excellent disque de rock, dont l’influence n’est plus à démontrer. Alex Chilton n’a pas perdu une once de son talent depuis #1 Record. Sa capacité à découvrir des mélodies incroyablement accrocheuses à chaque morceau est proprement stupéfiante.
Les titres sont toutefois légèrement plus difficiles à assimiler que ceux du premier album, mais regorgent de richesses insoupçonnables, que seules des écoutes attentives et répétées permettent de découvrir. Néanmoins, la profondeur du disque est telle qu’une vie ne suffit pas pour en découvrir toutes les subtilités. La qualité des compositions est à nouveau irréprochable ; les chansons sont impeccablement structurées, sans que jamais l’intérêt ne se perde. Les accords s’enchaînent avec bonheur, soutenant des mélodies admirables de beauté et de précision. L’instrumentation est à la hauteur de l’enjeu. Chilton exécute la majorité des parties de guitares, mélangeant textures acoustiques et électriques pour ciseler la sonorité du disque. Certaines parties de guitare électrique, particulièrement cristallines, annoncent Dire Straits avec plusieurs années d’avance. Certains riffs rappellent la pop du début des années 60, après la mort du rock’n’roll originel, avant l’avènement des Beatles, période insouciante dominée par les girls band et la surf music. D’autres progressions harmoniques s’inspirent clairement du rock londonien, particulièrement les précieux Kinks et les Who furieux. Cette musique sonne particulièrement spontanée, alors qu’il est manifeste qu’elle a été longuement travaillée ; équilibre fragile contrôlé d’une main de maître.
Certaines chansons resteront dans le panthéon pop des années 1970 : You Get What You Deserve est un chef-d’œuvre énergique tout en étant reposant, aux harmonies enchanteresses. September Gurls montre toute la maîtrise d’Alex Chilton dans le domaine de la composition ; rien de bien complexe ici, juste des accords et des soli qui s’entremêlent admirablement bien. Rarement la pop aura sonné avec autant d’insouciance et d’intelligence. La prestation du batteur Jody Stephens est notable à plus d’un titre. L’homme soutient les titres par une frappe franche et directe, sans que ses multiples breaks nuisent le moins de monde à l’impact des chansons. Malgré cela, l’album rencontra à nouveau d’énormes problèmes de publication, et sombra dans l’oubli malgré les critiques extatiques. Big Star disparaît à nouveau et Chris Bell meurt en 1978 d’un accident de voiture. Il faut attendre la décennie suivante pour que l’on reconnaisse le génie de ce groupe, cité comme influence primordiale par des groupes aussi divers que R.E.M., Garbage, Primal Scream ou Placebo. On ne peut aujourd’hui qu’encourager la découverte de cette admirable formation, qui demeure comme un des fleurons de la pop américaine.
Ulyssangus 12/06/2008 avis:  |