MTV UNPLUGGED IN NEW YORK, OU LE DEBUT D’UN MYTHE
Lorsque l’album acoustique de Nirvana paraît, en novembre 1994, Kurt Cobain a déjà disparu de ce monde. Sa figure presque christique ainsi que sa fin tragique en font le plus grand symbole des années 1990, devançant de très loin tous ses concurrents potentiels, comme par exemple son frère ennemi Axl Rose. Le public pleure celui qui a assuré, presque par hasard, le triomphe du rock alternatif sur la scène musicale américaine et l’avènement sans partage de la vague grunge, tandis que les experts se perdent en conjectures sur ce qu’aurait pu être l’avenir de Nirvana et l’évolution de son œuvre. Unplugged In New York ne fait que brouiller les pistes, une fois de plus. Le groupe est certes connu pour quelques morceaux intimistes, mais sa discographie reste dominée par la guitare électrique ; de nombreuses questions se posent ainsi sur les capacités du combo à transposer sa musique dans un cadre tel que l’émission MTV Unplugged. Pourtant, l’album est acclamé par la critique dès sa sortie, accompagné d’un succès public plus que conséquent, dépassant bientôt les chiffres de vente d’In Utero. Le disque a été enregistré en novembre 1993, aux studios Sony de New York, dans des conditions assez difficiles. Cobain était pris dans les affres d’une terrible addiction à l’héroïne, tandis que les caciques de MTV n’étaient semble-t-il pas satisfaits du choix des chansons.
Il est certain que la setlist n’est pas forcément particulièrement alléchante pour un novice. Aucun des grands tubes de la formation n’est présent ici, à l’exception d’All Apologies. Il ne faut donc pas s’attendre à entendre Smells like Teen Spirit ou In Bloom ici. De même, on remarque un grand nombre de reprises, tandis que le reste de l’album fait la part belle aux titres les plus doux et mélodiques des trois albums du groupe, suivant les souhaits de Cobain, qui a choisi les chansons se prêtant le mieux à l’exercice acoustique. Mais ce spectacle est-il réellement acoustique ? Pas vraiment. Le connaisseur comprendra vite que le son de guitare de Kurt Cobain, claquant, brillant, parfois même rehaussé d’effets, passe au travers d’un amplificateur. On peut toutefois aisément pardonner cette petite entorse au rituel devant la beauté fabuleuse des chansons. Celles-ci, parfaitement réarrangées, prouvent que l’art d’écriture de Cobain est universel, révélant son génie en toute circonstance. L’exemple le plus frappant est On a Plain. L’auditeur a l’impression de se trouver devant la version définitive de cette chanson, dénuée de la moindre distorsion et avec une batterie presque absente, où les mélodies résonnent avec précision et acuité, magnifiées par les harmonies vocales. Something in the Way perd un peu de l’intensité désespérée qu’elle dégageait sur Nevermind, mais gagne en spontanéité et en chaleur au contact du public.
Cobain profite également de ce concert pour rendre hommage à ses idoles. On remarque une reprise des Vaselines, groupe que Nirvana appréciait beaucoup, ainsi que trois titres des Meat Puppets, durant lesquels le combo d’Aberdeen sera rejoint par Cris et Curt Kirkwood, membres fondateurs de ces mêmes Puppets. Même si la cover la plus connue reste celle du Man Who Sold The World de Bowie, rien ne pourra éclipser la fabuleuse version du Where Did You Sleep Last Night de l’antique bluesman Leadbelly, si poignante que Cobain refusa le moindre rappel, afin de ne pas altérer la somptueuse conclusion de ce concert. Il faut saluer la performance de Lori Goldston, violoncelliste de talent, qui permet d’enrichir l’instrumentation du groupe, ainsi que l’audace de Krist Novoselic, jouant de l’accordéon sur Jesus Doesn’t Want Me For A Sunbeam. Enregistré en une seule prise, cet album est peut-être la manifestation la plus marquante du talent du groupe, qui montre que rien ne peut corrompre la force de ses chansons. Nirvana y est impeccable, proposant une œuvre frémissante, sombre, terriblement humaine. La voix de Kurt Cobain, éraillée, déchirante sans perdre en justesse, résonne comme un dernier défi lancé à la face d’une existence insupportable.
Ulyssangus 29/07/2008 avis:  |