L’origine du yodel ne se limite pas aux tyroliens. Cette technique vocale caractérisée par l’alternance ultrarapide des voix de corps et de tête est pratiquée sur les cinq continents depuis bien longtemps (de certains peuples africains à la country et au bluegrass des américains). Son adaptation la plus lumineuse au rock est l’œuvre d’un groupe hollandais et plus particulièrement de son chanteur Thijs Van Leer. Grâce à ce fameux "Hocus Pocus" et à son succès radiophonique qui dépasse les frontières de l'Europe (neuvième place aux Etats-Unis), les néerlandais peuvent enfin espérer voir Focus rivaliser avec les grandes formations progressives anglaises de l'époque. Ce titre aussi farfelu qu'accrocheur, et finalement très peu représentatif de la musique du groupe, reste l'un des échantillons les plus exaltants de l'histoire du hard rock. L'alternance du riff supersonique de Jan Akkerman avec les vocalises théâtrales et le yodel de Van Leer, le tout ponctué par de multiples soli (guitare, accordéon, sifflement, flûte, batterie, voix bizarres etc.), n'a aucun équivalent dans le monde du rock, aussi progressif soit-il. Une bonne vingtaine d'écoutes répétées sont nécessaire pour parvenir à ressentir les premiers signes de lassitude, qui disparaissent rapidement après un simple sevrage de cinq minutes.
Hélas, le reste du disque est loin d'être aussi jubilatoire car célèbre un rock progressif dans sa forme la plus typiquement barbante. Découvrir, après un tel sommet, que Focus ne joue rien de plus qu'un jazz-rock ramolli à structure symphonique, est encore pire que de surprendre sa femme au lit avec son meilleur ami (ou du moins pire que l'idée que le Religionnaire peut s'en faire). Ces hollandais, qui eux n'ont rien de volants, se payent même le luxe d'entrer dans le livre des records avec un "Eruption" de vingt-trois minutes, segmenté en seize mouvements. Cette pièce symphonique, apparemment inspirée d'Euridice, un opéra de Jacopo Pieri, est l'une des plus insignifiantes du genre, à réserver aux extrémistes amateurs des pires platitudes de Camel. "Le Clochard", "Moving Waves" et "Focus II", délivrés dans une démarche similaire mais avec une durée heureusement réduite, ne sont guère irritants mais terriblement soporifiques, et conviendraient probablement pour accompagner un dîner romantique et inciter les protagonistes à passer à la suite.
Parfois, à force de chercher la délicatesse, la plénitude, la pureté, l'harmonie cristalline, la mélodie parfaite, le compositeur naïf finit par s'en approcher dangereusement. C'est le cas de Jan Akkerman avec "Janis", un titre qui parait pourtant aussi pathétique que les autres, mais que les flûtes magique de Van Leer transforment en une véritable splendeur, comme si un aveugle congénital découvrait un beau matin un monde d'une exquise beauté. Si le nombre d'or possède un équivalent musical, son secret réside à coup sûr quelque part dans la partition de ce merveilleux "Janis".
Religionnaire 22/05/2008 avis:  |