MORRISON HOTEL, OU LA HALTE BIENVENUE
Garder les yeux sur la route, les mains sur le volant. Cette phrase résonne comme un coup de tonnerre dans l’univers musical des Doors. Nul n’aurait pu prévoir le revirement qu’allait effectuer le groupe, révolutionnant sa propre révolte. Et pourtant… A l’orée de l’année 1970, le monde du rock se réveille brutalement du doux rêve hippie, sous les coups du désastreux festival d’Altamont et les crimes de l’immonde troupe du détestable Charles Manson. L’idéologie hippie vole en éclats, mettant à nu l’atroce vérité, résumée du bout des lèvres par un John Lennon hiératique : The dream is over. Profitant du sauve-qui-peut généralisé du flower power, de sombres anglais détournent le blues-rock dans une direction que nul n’avait entrevue auparavant : après Led Zeppelin, le microcosme de la musique populaire voit arriver avec effarement Deep Purple, et, plus terrifiants que tous, Black Sabbath. Que pouvaient faire les Doors, incarnation même du psychédélisme dépassé, au sein d’une telle tourmente ? Après The Soft Parade, il est probable que le public n’attend plus grand-chose des Portes, s’apprêtant à contempler le déclin d’une formation qui a fait son temps, un groupe qui a eu jadis son intérêt, mais qui n’est plus qu’un fétu de paille emporté par la tornade des seventies. C’est alors que survient Morrison Hotel.
Un riff simpliste mais imparable, des soli simples mais incisifs, un texte basique mais évocateur : Roadhouse Blues débute l’album d’une manière inimitable, à la manière d’un coup de tonnerre dans l’univers chamarré des Doors. Un heavy blues, aux ambiances inquiétantes et nostalgiques ; le groupe est bien loin des flamboyances de Touch Me ou Tell All The People. Cependant, ce serait mentir de dire que le blues n’a jamais été une préoccupation des Doors. On retrouve en effet une reprise de Howlin’ Wolf dès le premier album. Le blues n’était toutefois qu’une source d’inspiration parmi d’autres pour le quatuor ; le contexte va bouleverser les perspectives. A l’heure où les dernières illusions psychédéliques disparaissent, le blues demeure solide comme un rock, indifférent aux modes, persistant grâce à sa simplicité naturelle et à sa légendaire sincérité. Les Doors se replient donc dans ce havre de paix humble, accueillant, mélancolique, avec une réussite assez respectable. Outre l’immortel Roadhouse Blues, on retrouve le fantastique boogie You Make Me Real et le sombre Maggie M’Gill. Les instrumentistes jouent avec la ruse de vieux musiciens de boogie, loin des fioritures acidulées de l’année 1967, parvenant à rivaliser avec leurs rivaux anglais.
La voix de Jim Morrison se place désormais en retrait, pour s’accorder à la retenue dont fait désormais preuve le groupe. L’organe du poète californien prend une maturité insoupçonnée, une profondeur touchante, une tristesse résignée, celle d’un homme encore jeune mais qui a déjà trop vécu. Morrison Hotel représente un changement de cap évident par rapport à son décevant prédécesseur, ainsi qu’un progrès réjouissant. Malgré cela, certains titres manquent de personnalité, enlaidissant une œuvre qui aurait pu être charmante. Contrairement à ce que l’on peut trouver sur The Soft Parade, ces morceaux ne sont ni plats ni banals, essayant toujours de pousser la musique dans la bonne direction. Cela permet à l’album de révéler ses qualités, c’est-à-dire une sincérité à fleur de peau, une force brute, une aisance désarmante. Alors que le public croyait les Doors enterrés, le quatuor montre sa capacité à se renouveler, sans pour autant sacrifier ni la qualité ni son talent. Il reste que le mouvement dont faisait partie le groupe a bel et bien échoué, d’où le constat amer que l’on peut lire au sein de Morrison Hotel. Alors que l’espoir même a disparu, que la révolution idéaliste s’est échouée quelque part entre Altamont et Cielo Drive, que reste-t-il à ceux assez persévérants pour continuer ? Le blues.
Ulyssangus 17/11/2008 avis:  |