LOUDER THAN BOMBS, OU L’ASSEMBLAGE OPPORTUN
Alors que les Smiths étaient vénérés comme des demi-dieux par des cohortes de fans extatiques en Angleterre, les Etats-Unis demeuraient toujours frileux au phénomène. C’est pour cela que la compagnie Rough Trade réalisa une compilation regroupant tous les singles et les faces B qui étaient jusque-là indisponibles sur le continent américain. Louder Than Bombs parut ainsi le 30 mars 1987 aux Amériques, mais la demande était telle que le label publia également le double album en Grande-Bretagne deux mois plus tard.
La compilation est assez opportune, car elle regroupe un certain nombre de titres non présents sur les albums réguliers du groupe. En effet, comme nombre de vénérables formations des années 1960, les Smiths avaient la détestable habitude de publier des singles hors-album, obligeant le public à acheter à la fois le 45 tours et le 33 tours. Cette politique de publication est particulièrement dommageable ; en effet, les singles concentrent souvent le génie d’un groupe en une seule chanson, et leur qualité est souvent supérieure aux titres anonymes peuplant les albums. Ainsi, ces derniers sont privés de morceaux qui auraient pu rehausser sensiblement leur intérêt. Louder Than Bombs répare donc un certain nombre d’injustices, en montrant le talent créateur de Morrissey et de Johnny Marr sous son meilleur jour.
Néanmoins, il faut ajouter que le double album est loin d’être totalement recommandable ; il est en effet encombré par des titres assez faibles, voire insignifiants, pour ne pas dire laids. Le pire côtoie donc le meilleur ; certains morceaux auraient mérité de rester dans l’ombre, par exemple la reprise de Twinkle Golden Lights, encombrée d’effets malvenus, trop primesautière pour participer pleinement à l’univers dramatique des Smiths. La grande majorité des chansons, quant à elle, présente un panorama assez large du songwriting du tandem Morrissey-Marr. Il y a même, chose extrêmement rare pour ce groupe, un instrumental, le sympathique mais ennuyeux Oscillate Windly.
Les points forts du double album sont à chercher dans les quelques faces A de singles. Panic, avec son refrain irrésistible (Burn down the disco ! Hang the DJ !) est une petite merveille de pop aventureuse, aux mélodies charmantes et à la pulsation imparable. Le formidable Shakespeare’s Sister, avec son rythme endiablé et ses mélodies frénétiques, est littéralement transcendé par la prestation vocale de Morrissey. Les Smiths, groupe intimiste par excellence, parviennent contre toute attente à livrer un hymne, un vrai, grandiose et pompeux, sans pour autant perdre leur singularité : Shoplifters Of The World, Unite, bénéficie de guitares puissantes, quasiment extatiques.
En somme, on pourrait faire à Louder Than Bombs le même reproche qu’à nombre de doubles albums : une telle masse de morceaux entraîne des écarts qualitatifs assez regrettables. De plus, le statut de compilation dessert le disque en lui retirant la moindre parcelle de cohérence. Seul l’intérêt documentaire peut justifier son achat ; pour un fan avoué des Smiths, son acquisition est quasi-obligatoire, car il lui permettra d’approfondir sa connaissance du groupe, tout en lui réservant quelques surprises. Le néophyte, quant à lui, n’y trouvera guère son compte ; il faudrait plutôt qu’il se dirige vers l’excellente compilations Singles, datant de 1995, qui retrace l’épopée haletante des 45 tours du groupe.
Ulyssangus 02/06/2008 avis:  |