IS THIS DESIRE ? OU LA RESPIRATION TOURMENTEE
Après un silence de trois ans, marqué par des collaborations diverses et variées, que ce soit avec John Parish, le musicien français Pascal Comelade ou le ténébreux et séducteur Nick Cave, Polly Jean Harvey était attendue au tournant. En effet, les critiques ainsi que le public attendaient avec impatience son nouvel album. Or, après une réussite telle que To Bring You My Love, la pression qui reposait sur les épaules de la frêle demoiselle brune se faisait terriblement lourde. Néanmoins, Polly n’est pas de celles qui pouvaient fléchir devant l’adversité. La seule chose que la jeune femme semble prendre en compte est la musique, son point de vue restant purement artistique. Comment faire avancer son œuvre ? Comment améliorer son art ? Telles sont les questions qui semblent préoccuper avant tout l’esprit tourmenté de l’anglaise. C’est ce qui explique sa carrière déconcertante, celle d’une artiste qui ne cède que devant les diktats de la création. C’est ce qui se retrouve sur l’album de 1998 de la jeune femme, paru sous le nom à la fois espiègle et oppressant de Is This Desire?
Cette question inquiète semble conditionner le déroulement de l’album. Les peurs et les désirs féminins sont à nouveau à l’honneur, formant un canevas thématique d’une rare richesse dans les écrits de Polly Jean Harvey. On retrouve également des influences bibliques dévoyées, réactualisées à la lumière des comportements humains actuels, ainsi que la métaphore filée de l’eau, présente depuis le premier album de la demoiselle. Ainsi, du point de vue poétique, le disque se place en continuité directe des œuvres antérieures de PJ Harvey. Du point de vue musical, il faut croire que Polly avait trouvé une nouvelle voie à explorer, contentant ainsi sa recherche perpétuelle de nouveauté, son exigence artistique sans cesse renouvelée. Cependant, Is This Desire ? se place clairement en continuité de l’album précédent : on retrouve les rythmiques sèches et claquantes, l’accent placé sur la batterie et les claviers, tandis que les guitares restent discrètes, le tout pour mieux magnifier la voix, suave et impérieuse. Néanmoins, là où To Bring You My Love était sombre, cruel et percutant, Is This Desire ? est inquiet, mélancolique, distant, marquant une nouvelle étape dans l’œuvre de la jeune femme. Ce disque se place dans un entre-deux délicat, avec des structures déjà éprouvées, mais avec une certaine hésitation, des préoccupations indéfinissables.
Cela rend l’album singulièrement sincère ; le disque en est même si franc qu’il en devient inquiétant. L’auditeur sent un malaise à l’écoute de ces pistes, comme s’il pénétrait dans l’intimité la plus farouche de la jeune femme, dans ses rêveries, dans son imaginaire. Ceci montre encore une fois le talent irréel de Polly Jean pour transmettre ses émotions au travers de sa musique. Les morceaux, d’une beauté fauve, s’enchaînent avec un naturel non dénué de logique ; les arrangements sont éthérés, faisant ressortir la spontanéité poignante, presque bouleversante des titres. La voix de la jeune femme peut ainsi prendre toute son ampleur, oscillant avec délicatesse entre le chuchotement soucieux, la plainte rugueuse, et les vocalises sereines. On est toujours saisi par la puissance de cet organe, dominant sans partage l’espace sonore pour mieux envoûter l’auditeur, soulevant au passage des émotions toujours plus viscérales. Les textes, finement travaillés, n’en deviennent que plus percutants, distillant leur délicieux venin au sein des orchestrations délicates. Polly Jean montre, par cette suite de douze chansons, qu’elle n’a rien perdu de son génie, que sa capacité créatrice est loin de se tarir. En dosant avec précision entre une ombre tempétueuse et une mélancolique lumière, elle prouve, une nouvelle fois, que son regard artistique possède une acuité que l’on ne rencontre que rarement dans l’univers du rock, fût-il alternatif. Entre tristesse, quiétude et violence, Is This Desire ? reste une œuvre particulièrement riche, d’une profondeur indomptable, qui demande une exploration patiente et méticuleuse pour en saisir toute la portée.
Ulyssangus 19/04/2008 avis:  |