Après une série d'albums assez rock (voire pop), Blackmore, bien décidé à faire son trou dans les tops anglais, vire de Deep Purple Rob Evans (chant) et Nick Simper (basse) pour acceuillir Ian Gillan et son ami Roger Glover aux postes respectifs de vocaliste et de bassiste. En faisant cela, le guitariste visionnaire créera le Deep Purple mark II, formation qui en quatre albums studios et un live marquera définitivement la musique moderne (cette ère s'achevera par le renvoi de Gillan et Glover, ouvrant ainsi la periode mark III pour Deep Purple).
Abbandonnant donc son rock original, que Blackmore trouvait trop minimaliste pour ses expérimentations, Deep Purple part rejoindre Led Zeppelin (qui venait d'inventer le hard rock avec I deux ans plus tôt) dans sa croisade pour un rock plus puissant, plus violent et plus compliqué techniquement. Si Led Zeppelin pratiquait un hard largement teinté de blues et de folk, Deep Purple, lui, jouait une musique progressive et enrichie de touches néo classiques grâce à l'utilisation de claviers et avec le jeu de guitare de Blackmore inspiré de la musique classique.
L'album débute sur la chanson "Speed king" qui comme son nom l'indique est la plus rentre dedans car la plus rapide ; le lezard Deep Purple a changé de peau, la guitare est plus aggressive, les claviers plus présents tandis que la section rythmique est puissante comme jamais ; quant à Gillan, il nous prouve juste qu'il est l'un des plus grands chanteurs de la musique contemporaine, capable de chanter mélodiquement comme de monter soudainement dans les aigus dans un cri de douleur à vous percer le coeur. "Child in time" est la représentation même de ce nouveau style : le début est calme, Gillan nous caresse les oreilles avec son chant paisible et magnifique tandis que Blackmore effleure sa guitare et que Lord fais une esquisse de la mélodie au clavier ; et soudain, c'est la montée en puissance, la guitare devient à chaque partie du refrain plus aggressive, Gillan monte à chaque fois un peu plus dans les aigus, à chaque fois que l'on pense avoir atteint une limite, il la repousse et à l'apothéose, c'est l'explosion... Blackmore délire sur sa guitare, nous rappelant qu'il est l'un des plus grand guitaristes de tous les temps, puis la tension retombe soudainement avant une nouvelle montée puis, c'est l'apocalypse : Paice exulte, martellant sa batterie de facon chaotique, Gillan pousse des petits cris de peur, la chanson s'achève dans une explosion soufflant nos oreilles...
Fidèle à ses convictions progressives, le pourpre profond s'amuse durant tout l'album à changer les tempos, créant ainsi une tension auditeur/musicien impressionnante, "Blood sucker" et son solo incroyable, "Into the fire" aussi apocalyptique que "Child in time"... Chaque chanson de cet album est une pure tuerie. Deep Purple invente le hard épique et néoclassique, genre qui en inspirera plus d'un par la suite. A posséder au moins pour "Child in time", sûrement l'une des plus belles chansons du métal.
Requiem 02/10/2004 avis:  |
DEEP PURPLE IN ROCK
L’année 1970 s’annonçait comme un tournant capital de l’histoire du rock. Les Beatles s’étaient séparés, le rêve des sixties était fini, des temps de crise s’annonçaient, tandis que les idées hippies disparaissaient les unes après les autres. On assistait également à une passation de pouvoir : les groupes qui avaient traversé les années 1960 voyaient surgir une nouvelle génération de formations arrogantes qui avaient la ferme intention de s’emparer du marché rock’n’roll en pleine expansion. D’une part, des groupes comme King Crimson, Jethro Tull et surtout Pink Floyd apportaient une nouvelle vision, grandiose, complexe, ambitieuse à la musique populaire de l’époque : c’est ce que l’on allait appeler le rock progressif. A l’opposé, un certain nombre de combos suivaient l’exemple des groupes du blues-boom anglais pour créer une musique novatrice, prenant ses sources dans un blues électrifié à l’extrême : c’est ce qu’on allait appeler le hard-rock, popularisé par des groupes comme Led Zeppelin, Black Sabbath ou encore Uriah Heep. C’est dans ce contexte qu’un orchestre nommé Deep Purple se fit connaître. Cette formation s’était déjà distinguée par une pop psychédélique hardie, à la manière de Vanilla Fudge, mais un peu maladroite, qui n’avait guère reçu les faveurs du public. Deep Purple était en plein doute, devant les bouleversements gigantesques qui traversaient le rock moderne.
Ces doutes s’étaient matérialisés jusque dans la chair du groupe. En effet les membres fondateurs Rod Evans et Nick Simper furent respectivement remplacés par le chanteur Ian Gillan et le bassiste Roger Glover. Ce changement de structure, qui eût pu paraître hasardeux à l’époque, allait se révéler particulièrement déterminant, voire historique. Malgré tout, Deep Purple n’était pas dans une situation des plus réjouissante en ce tout début de décennie. En effet, en septembre de l’année précédente, le groupe avait enregistré le pompeux Concerto For Group And Orchestra, tentative maladroite de fusionner rock et musique classique, provenant d’une initiative du claviériste Jon Lord. Malgré les efforts du groupe, l’album n’eut guère de succès, notamment à cause d’une défaillance de leur label, laissant le groupe désemparé, déconsidéré, avec deux membres qui n’étaient pas encore pleinement intégrés. C’est souvent dans les temps de crise que les hommes se révèlent. Le héros de l’histoire est Ritchie Blackmore. Le guitariste du groupe en était également le fondateur, et le leader naturel. Il décida de changer totalement de direction, de suivre les exemples des pionniers du rock dur qu’étaient Led Zeppelin et Jeff Beck, ainsi que celui de l’incontournable Jimi Hendrix, afin de créer un rock réellement nouveau. Soumis à d’importantes pressions de la part des maisons de disques et des créancier, Deep Purple ne put enregistrer que par intermittence, sur une période couvrant près d’un an. L’album finit par paraître en juin 1970.
L’auditeur contemporain, en posant une oreille sur In Rock, peut facilement être surpris par l’acuité de cette musique ; cet état de fait est facile à expliquer, d’innombrables suiveurs ayant repris les gimmicks créés par cet album, véritable clé de voûte de toute une époque et de tout un courant. L’amateur de rock pourra également être saisi par la violence du disque : l’album est sans concessions, d’une brutalité ahurissante, d’une force qui reste aujourd’hui toujours aussi acérée. Pourtant, le groupe sait admirablement bien varier les climats, maîtrisant les contrastes entre vitesse et lenteur, excitation et menace, luxuriance et minimalisme, sans qu’aucune transition ne paraisse malvenue ou faible. Malgré cette richesse structurelle, l’album demeure d’une rare homogénéité ; retirer un seul morceau de Deep Purple In Rock rendrait ce disque beaucoup moins efficace dans son ensemble. Cela constitue une coïncidence étrange, lorsque l’on connaît les conditions dans lesquelles le groupe avait dû enregistrer l’album. Bien que les chansons soient diverses, elles se complètent à merveille, formant un canevas musical d’une richesse rare, solidaire tout en étant varié.
On ne peut parler de Deep Purple sans évoquer la qualité des musiciens et de la musique. Chaque membre a son mot à dire ; d’ailleurs, tous les morceaux sont co-signés par le groupe entier. Il faut également avouer que ces gens sont des virtuoses au sein de leur domaines respectifs ; bien malin qui pourra trouver un quelconque défaut technique dans ces pistes. Le batteur Ian Paice assure le tempo d’une main de fer, gardant la mesure à des vitesses effarantes tout en enrichissant ses rythmiques de sympathiques excentricités, parfois à contretemps. Roger Glover remplit les basses fréquences avec précision, se détachant souvent des guitares pour assurer d’excellentes lignes mélodiques. Ritchie Blackmore, guitariste, assume sa réputation de guitar-hero, n’hésitant jamais à entamer d’audacieux solos, tout en étant irréprochable en rythmique, s’offrant de longs dialogues avec l’organiste Jon Lord. Ce dernier augmente la profondeur harmonique des titres, tout en se montrant parfaitement compétent en improvisation. Reste, le dernier mais non le moindre, le vocaliste Ian Gillan. Ce jeune homme possède une voix séduisante, flexible, polymorphe ; le tout avec une maîtrise déconcertante. Le vocaliste ne craint pas de s’engager dans de très hautes fréquences, avec une classe et un brio forçant le respect. De même, il semble prendre plaisir à varier le ton de sa voix, passant entre hystérie, douceur et arrogance.
Mais posséder d’excellents musiciens n’est pas une condition suffisante pour livrer un bon album ; il faut que les chansons soient à la hauteur. Et force est de constater que les titres de Deep Purple In Rock valent le détour. Axées dans une direction clairement hard-rock, les chansons n’hésitent pas à effectuer de fréquents changements de structure, à intégrer des passages improvisés proches d’une liberté connue seulement dans le jazz. Les musiciens remarqueront que les changements de tonalité interviennent souvent dans les compositions, montrant à nouveau le niveau de maîtrise théorique et technique des musiciens. Certains passages sont réellement percutants : on peut citer l’incipit de l’album, le début du morceau Speed King, constitué d’une courte improvisation faite d’un déluge de distorsion accompagné d’un martèlement frénétique de tambours, avant l’arrivée salutaire du riff. A ce propos, on peut remarquer que la plupart des chansons reposent sur un riff, souvent très accrocheur, voire anthologique. Outre le déjà cité Speed King, on peut donner en exemple Flight Of The Rat et Living Wreck, avec des riffs cycliques, immédiatement assimilables. D’autre part, certains titres témoignent d’une exigence novatrice dans la composition, traduite souvent par une longueur assez conséquente ; on pourrait même parler de rock progressif. L’exemple topique de cette tendance est illustrée par le célébrissime Child In Time. Ce morceau, s’étalant sur une dizaine de minutes, offre une alternance de climats, de sections différenciées, d’accélérations diverses, le tout étant parfaitement maîtrisé, d’une force à couper le souffle. On se doit de faire mention des vocalises paroxystiques d’Ian Gillan, qui resteront dans l’histoire du rock comme une performance inoubliable.
In Rock est un album aussi mégalomane que sa pochette, représentant les visages des membres du groupe taillés dans le roc du Mont Rushmore. Mais l’ambition est acceptable lorsque les résultats sont à la hauteur des prétentions. Le public de l’époque ne s’y trompa guère, en propulsant l’album à la quatrième place des classements britanniques, tandis que le single hors-album Black Night parvenait brusquement au sommet de ces mêmes charts. Ce disque reste comme l’un des jalons essentiels du hard rock, comme un album indispensable à tout amateur des années 1970, une pièce impressionnante d’acuité, de férocité, de virtuosité, qui reste étonnamment moderne par bien des aspects.
Ulyssangus 19/03/2008 avis:  |