INCESTICIDE, OU LA RETROSPECTIVE BIENVENUE
Durant le courant de l’année 1992, Nirvana est passé du statut de trio punk-metal prometteur à celui de plus grand groupe d’amérique, dominant les charts grâce à son superbe Nevermind, qui annonce la grande révolution musicale du début des années 1990 : l’émergence du rock alternatif. Les efforts inhumains accomplis par les groupes underground de la décennie précédente, comme les Pixies ou Sonic Youth, n’auront pas été en vain ; le rock indépendant peut enfin prendre la place qu’il mérite au sein de la scène musicale américaine. Cela marque également la fin de la grande vague heavy metal, où les combos de thrash sont forcés de choisir entre s’adapter et disparaître. Metallica y parvient avec brio grâce à son album éponyme, mais nombreuses sont les formations qui échouent dans ce dangereux virage. Dans ce paysage bouleversé, l’ensemble du public attend avec une impatience non feinte le nouvel album de l’oracle du rock grungy : Nirvana. Cependant, pour faire patienter les amateurs, mais aussi pour contrer les faussaires, le groupe publie une compilation de faces B et de morceaux inédits : Incesticide.
Ce disque présente l’éternel inconvénient inhérent à sa nature : l’hétérogénéité. A l’instar de From the Muddy Banks of the Wishkah, les morceaux d’Incesticide proviennent de l’ensemble de la carrière de Nirvana, de 1988 à 1991, ce qui pose problème au vu de l’histoire particulièrement torturée du groupe. On retrouve ainsi pas moins de quatre batteurs sur ce seul album : Dale Crover, Chad Channing, Dan Peters et enfin Dave Grohl, ce qui ajoute au côté disparate de la compilation. Parfois, on reconnaît la frappe puissante et compacte de l’inimitable Dave Grohl ; on perçoit de temps à autre le style plus jazzy mais beaucoup moins vigoureux de Chad Channing, ou encore la frappe carrée et sans fioritures de Dale Crover. Malgré ce point, qui peut se révéler gênant pour le novice, l’album garde une certaine unité, grâce à la plume de Kurt Cobain. Ce dernier, compositeur de la plupart des titres, reste l’élément créatif primordial du groupe, et la singularité de son écriture se révèle au sein de chaque piste.
Certains titres sont de véritables joyaux d’un punk heavy mélodique, énergique et mélancolique, aux influences mêlant l’underground américain des années 80 et le hard rock mainstream du début des seventies, parfois agrémentés d’une légère saveur pop, qui les rend d’autant plus accrocheurs. La ligne de basse de Sliver, les riffs tonitruants d’Aneurysm, les refrains conquérants de Been a Son sont autant de témoins du génie musical de Cobain. On remarque également deux reprises du groupe pop écossais The Vaselines, Molly’s Lips et Turnaround, qui préfigurent avec une acuité saisissante les sonorités du pop-punk qui régnera sans partage sur les ondes FM quelques années plus tard. D’autres chansons présentent un intérêt, comme la version électrique de Polly, qui perd toute la sincérité et la tristesse de l’original en s’égarant dans des élans punks totalement incontrôlés.
Comme nombre de compilations de ce genre, Incesticide n’est pas à mettre entre toutes les mains. Cependant, son caractère relativement accessible fait que le néophyte pourra sans doute y trouver son compte, la qualité des chansons étant excellente, n’ayant pas à rougir aux côtés de Nevermind ou In Utero. Son seul point faible tient à sa nature même : sa disparité conduit fatalement à un ennui passager, qui conduit à privilégier certains titres par rapport à d’autres. Il faut toutefois dire une nouvelle fois que Incesticide est un disque superbe, apportant un éclairage nouveau à l’œuvre complexe et torturée de Nirvana, ainsi qu’un témoignage saisissant sur le talent trop tôt disparu de Kurt Cobain.
Ulyssangus 24/07/2008 avis:  |