HVIS LYSET TAR OSS, OU L’OBSCURITE LUMINEUSE
En 1994, Varg Vikernes est déjà emprisonné pour le meurtre d’Oystein Aarseth, dit Euronymous, et pour l’incendie volontaire de plusieurs églises. En moins de deux ans, l’homme a réalisé pleinement sa destinée, se plaçant comme l’un des personnages les plus dangereux de la paisible Norvège, mais aussi comme un personnage incontournable du heavy metal. Vikernes a néanmoins enregistré assez de morceaux pour que Burzum survive encore quelques temps à son arrestation ; ainsi, des pistes enregistrées en 1992 au studio Grieghallen finissent par paraître en mai 1994, sous le titre d’Hvis Lyset Tar Oss, que l’on peut traduire par « Si la Lumière nous prend ». Sous une couverture sobre, sinistre, sublime, tirée d’un tableau de Theodor Kittelsen, l’album montre à nouveau l’effervescence créative du mystérieux norvégien. Bien évidemment, Vikernes est l’intervenant principal, jouant de tous les instruments, seul maître des compositions et producteur associé. En moins d’un an, l’homme a déjà enregistré assez de matériel pour deux albums d’un black metal furibond et désespéré, mais Hvis Lyset Tar Oss marque une nouvelle étape, décisive, dans la discographie de Burzum et dans le développement du metal extrême.
Les guitares, au son âpre, sec et tranchant, résonnent avec plénitude, instaurant d’emblée une atmosphère d’une incroyable sombreur. De longs traits de claviers apparaissent à leur tour, planant, aériens et éthérés, au-dessus de la distorsion rauque. La musique prend bientôt une dimension réellement hypnotique, les mêmes motifs se succédant avec une logique implacable, captivante et menaçante. Soudain, alors que les guitares se perdaient en de longs et dissonnants arpèges, un riff d’une rare puissance écrase l’espace sonore. Les percussions interviennent avec rage, la grosse caisse grondant d’une violence non feinte. Les arrangements fusionnent bientôt pour allier le déroulement obsessionnel de l’introduction à la force altière du break. Le chant n’a plus qu’à se greffer sur l’orchestration, et le tableau est alors complet. Les thèmes évoluent sans à-coups, en un mouvement fluide, semblant à la fois naturel et parfaitement maîtrisé. Lorsque le fade-out survient enfin, l’auditeur sait qu’il est face à une œuvre majeure. Det Som En Gang Var, à ne pas confondre avec l’album du même nom, est un de ces titres dont la puissance défie toute description. Malgré sa magnificence, ce morceau n’est que l’incipit d’un disque plus ambitieux encore, et mène inévitablement à découvrir le reste de l’album.
Celui-ci ne peut être pris que dans sa totalité, tant les chansons semblent solidaires. On croirait presque avoir à faire à un seul et même titre. Pourtant, les variations d’ambiance sont fréquentes et saisissantes, et c’est justement cela qui marque le génie de Varg Vikernes : travailler sur la matière sonore brute, sur l’instrumentation, sur l’orchestration, pour créer une musique au déroulement aussi irrésistible qu’implacable. Les morceaux, entièrement chantés dans la langue natale de leur créateur, montrent une maturité si hautaine qu’elle en devient impérieuse. Les cymbales bruissent comme des arbres centenaires, les tambours semblent marquer le pas d’une armée en marche, les guitares soufflent comme le vent balayant d’obscures forêts… Tout en gardant ses racines dans le metal, cette musique s’élève vers un Olympe transcendant tous les styles, quittant la brutalité distordue pour s’abîmer dans de longues mélopées mortifères jouées aux claviers. Hvis Lyset Tar Oss n’est rien de moins qu’un chef-d’œuvre, l’apogée artistique d’un homme, mais également d’un courant musical entier, dont la beauté cruelle, aérienne et lugubre résonne encore de nos jours. Nombreux sont ceux qui ont tenté de reproduire la force indomptable de ces pistes, mais nul n’a réussi.
Nous ne sommes pas morts, clame Vikernes. Nous n’avons jamais vécu.
Ulyssangus 15/06/2008 avis:  |