Les derniers Cyclopes. L’histoire est bien connue. De l’union de Jupiter et de Junon naquit un fils, vigoureux, solide mais à la physionomie ingrate. De l’union du rock’n’roll et du rock british de la fin des 60’s naquit le garage rock, un rock de facture brute et simple. Les géniteurs se consultèrent : que faire d’un fils à l’apparence si contraire à l’esthétique. La délibération ne fut pas longue : il fallait chasser le rejeton des cieux. Loin des Charts, le garage rock se développait, puis survécut dans l'ombre pendant de nombreuses années, s’offrant exceptionnellement ici ou là un hit régional éphémère. Le malencontreux enfant fut projeté sur la terre. La chute fut longue et les puristes du style s’accordent à penser que le sommet artistique du rock garage fut atteint en 1966 pour inexorablement décliner à la fin de la décennie, comme au début de la suivante.
Mais ne brûlons pas les étapes. Boiteux, Vulcain se résignant à sa triste condition, prend alors le métier de forgeron. S’étant alors hardiment consacré au travail du métal, il eut l’adresse de s’adjoindre des ouvriers triés sur le volet, collaborateurs improvisés, nommés pour l’occasion Cyclopes. Les années passant, Vulcain affirma son habilité et son goût. Ingénieux, laborieux, son relatif succès aidant, il réussit finalement par la ruse à obtenir en justes noces la belle Vénus, la future mère de Cupidon ! De là à penser qu’il fut à l’origine du flower power. Heureusement ses braves Cyclopes faisaient tourner la boutique. Se bornant le plus souvent à passer au mixeur avec hargne les riffs bluesy des pionniers du rock, distordant un alliage ferreux, ces précurseurs du rock garage initièrent une démarche musicale qui devait trouver écho dans la déferlante punk, ainsi que bien plus tard dans le mouvement «grunge».
Les Cyclopes eurent seulement l’imprudence de s’attirer les foudres (les flèches surtout) d’Esculape qui les décima un par un. Tous ? Non, le regain de popularité que connaît le garage rock en ce début de millénaire est là pour le prouver. De l’autre côté du Pacifique, dans la nouvelle Egée, le style trouva refuge dans l’archipel nippon et ces derniers survivants parvinrent à lui insuffler une nouvelle dynamique. Au nombre d’entre eux, Guitar Wolf se distinguait par l’énergie, la passion qu’il sut conférer à ses compositions en délivrant des morceaux âpres, mais aux refrains entêtants scandés par le chanteur. D’année en année, les progrès des forgerons s’accusèrent rapides. Intègre, loin de bouleverser la scène, le groupe propose cette fois-ci avec ce Dead Rock de nous convier à une visite de son atelier afin de nous y dévoiler son savoir-faire.
Chant déchaîné, martèlement furieux et riffs peroxydés distillés avec rage, sont bien sûr au rendez-vous : le son est toujours saturé, les musiciens toujours aussi inappliqués. Le vent du changement se dessine néanmoins par le soin apporté à la production qui, tout en restant brute, offre un mixage audible. Rassurez vous, la meute ne s’est pas assagit pour autant. L’évolution porte aussi sur le jeu de la rythmique, beaucoup plus travaillée qu’à l’accoutumée. La basse occupe ainsi un espace sonore plus important et nombreux morceaux semblent n’être suspendus qu’à ses seules cordes. D’autre part, les gifles administrées par Toru, son jeu véloce, ne paraissent jamais avoir été aussi illustratives que sur le «Sex Napoleon» qui a l’air d’avoir été taillé pour sonner thrash. Dernière évolution et non des moindres, la présence de soli définitivement plus mélodieux tels celui du «Koukousei Action». La guitare s’y fraie des incursions foudroyantes, tout comme sur le «Andromeda Man» et le «Kenka Rock» démontrant, s’il y’avait lieu, que si Seiji distille un rock dépouillé, notre ami n’en est pas pour autant manchot.
Ultime hommage à Link Wray et au rock’n’roll, ces effluves bluesy qui viennent s’immiscer ici et là, ces clins d’œil au hard bluesy d’AC/DC, au rock des Steppenwolf. Avec Dead Rock, Guitar Wolf se fait toujours défenseur d’une musique électrique intense, minimaliste et sauvage. «Forts de leur notoriété souterraine/ En cadence ils frappent l’enclume avec haleine/ Dont le Fuji porte au ciel la nocturne lueur/ Ils sont là couverts d’une chaude sueur/ Occupés dans la nuit furieuse et sans astres/ A fondre le métal et à le battre.»*
* Librement inspiré du poème d’Henri de Régner.
Deadkal 24/04/2007 avis:  |