Le succès inattendu du single Ride A White Swan, qui met trois mois à atteindre la seconde place des Charts britanniques, propulse enfin T.Rex sur le devant de la scène. Courant après la gloire depuis le début de sa carrière, Marc Bolan sent qu’il ne faut pas laisser passer l’occasion et décide enfin de monter un vrai groupe, histoire de percer définitivement sur la scène rock. Tony Visconti, producteur et ami, va alors dégoter la paire miracle : le bassiste Steve Currie et le batteur Bill Legend sont embauchés.
On a parfois tendance à oublier que T.Rex ne se résumait pas à Marc Bolan et qu’au-delà de cette star envahissante, le groupe se composait de trois autres musiciens tout aussi essentiels. Sans oublier Mickey Finn, présent aux bongos depuis A Beard Of Stars, et compagnon indispensable, ce sont surtout Bill Legend et Steve Currie qui vont jouer un rôle important dans l’identité du son T.Rex. Complémentaire, groovante, cette section rythmique va transcender, voire révéler la sensualité du songwriting de Marc Bolan. Enfin libéré, avec une véritable assise sur laquelle s’appuyer, le Boppin’ Elf va prendre confiance, se lâcher, jouant sans retenue et sans complexe la musique qui lui plaît depuis sa plus tendre enfance. Electric Warrior est, avant toute chose, la naissance d’une star qui s’apprête à ravager le monde du rock.
L’introduction, Mambo Sun, est une révélation à elle seule. Tout en nuance, lascif en diable, ce morceau pose la nouvelle formule T.Rex d’entrée de jeu. Marc Bolan s’affirme, avec une maitrise sans faille, comme un frontman en devenir, jouant avec sa voix comme jamais il n’avait osé auparavant. Il s’amuse, aguiche, occupe l’espace, tout en restant étonamment discret et sensible. Son assurance est énorme, son chant a pris une épaisseur, une chaleur qu’il n’avait pas sur le précédent album. C’est ainsi une véritable transformation à laquelle on assiste. Marc Bolan assume son côté pop, son esprit félin, gentiment futile et léger. Ses compositions se trouvent simplifiées, plus percutantes. A ce petit jeu, Bolan maitrise désormais sa guitare électrique, décoche des riffs tranchants et efficaces, comme le prouvent quelques uns des tubes les plus dansants de la décennie (Get It On, Jeepster).
Malgré cette volonté manifeste d’épurer la musique, Electric Warrior est bien plus qu’un simple disque pop. La magie de cet album repose justement sur la combinaison de moments légers et efficaces avec des mélodies à la fragilité touchante. Ainsi, à côté de titres comme Get It On ou The Motivator, on a droit à quelques bijoux acoustiques tels Life’s A Gas ou la plus belle chanson de tous les temps (subjectivité inside) Cosmic Dancer. Marc Bolan n’a pas oublié ses inspirations folk de Tyrannosaurus Rex et nous crédite, sans doute, de ses mélodies les plus lumineuses. C’est surtout l’enrobage qui a changé, les violons de Cosmic Dancer transcendent la beauté simple du chant et des accords qui tournent en rond. La batterie, pour en revenir à Bill Legend, est tout aussi primordiale dans ce morceau, lui donnant à la fois un côté entraînant et léger, aérien. Le groove de ce batteur est indescriptible, il peut faire d’une simple ballade pop, un morceau explosif, à l’image de Planet Queen, dont le rythme et la folie douce signent l’originalité de T.Rex. Une originalité et une légèreté qui doivent également beaucoup à Howard Kaylan et Mark Volman, ex Mothers Of Invention et Turtles, qui assurent des chœurs étonnants, baignant la plupart des chansons de vocalises euphorisantes.
Electric Warrior est ainsi un album touché par la grâce. Savoureux mélange de morceaux acoustiques et électriques, le disque ne cherche pas la formule gagnante, ni se vend au diable en retournant sa veste du côté accessible et glam. Au contraire, Electric Warrior est un album profondément humain. Il cultive son imparfaite perfection, joue sur la réjouissante futilité de boogies rétro, pour mieux nous achever sur des chansons à la fois bancales et sublimes, qui prouvent la sensibilité à fleur de peau de Marc Bolan. Il ne faut pas se tromper sur la marchandise, Electric Warrior vaut bien plus que la case glam dans laquelle on cherche hâtivement à le ranger et qui a tendance à contenir à peu près tout et n’importe quoi. Electric Warrior n’a pas d’équivalent, son rock fougeux n’ayant d’égal que sa poésie perfectible. Même Marc Bolan ne fera plus jamais aussi bien, sacrifiant (avec talent, cependant) à partir de The Slider l’émouvante imperfection sur l’autel de la pop song parfaite.
PS : La version trentième anniversaire d’Electric Warrior, éditée par A&M, contient des outtakes intéressantes, prises durant l’enregistrement de l’album. On retrouve ainsi la plupart des morceaux dans des versions « en direct ». Le son est épuré, les instruments ont beaucoup plus d’impact, notamment la guitare et la batterie. On se rend compte à la fois, que T.Rex était un foutu groupe de rock’n’roll qui savait envoyer la purée quand il le fallait, et que la production de Tony Visconti a joué un grand rôle dans l’aura dégagée par Electric Warrior. En « lissant » la musique, ce dernier en a peut-être contenu l’énergie brute mais il lui a surtout conféré une grâce contribuant au charme et à la magie de l’album.
Yedo 20/03/2008 avis:  |