BROTHERS IN ARMS, OU LE SUCCES CONFORTABLE
Après la tournée triomphale qui a suivi l’album Love Over Gold, immortalisée par un album live légendaire, Mark Knopfler, seul maître du projet Dire Straits, sait que l’heure est venue pour lui d’accéder au succès international qu’il poursuit depuis la fondation du groupe. Non pas que ce dernier ne connaisse aucune réussite ; bien au contraire, la formation est unanimement considérée par le public comme l’une des plus importantes du rock anglais. Cependant, même si les ventes de disques ont été très satisfaisantes, le triomphe planétaire est encore bien lointain. C’est pour cela que Knopfler va mettre toutes les chances de son côté lors de la préparation de son nouvel album, à la fin de l’année 1984. Usant des dernières technologies disponibles dans le monde de l’enregistrement studio, n’hésitant pas à remplacer les musiciens de son groupe par des professionnels renommés à la moindre défaillance, le guitariste construit patiemment l’œuvre qui va lui permettre enfin d’atteindre ses ambitieux objectifs. A la sortie de Brothers In Arms, l’hystérie est immédiate. Les clips illustrant les singles sont diffusés sans interruption par la toute jeune MTV ; la production de l’album est partout louée et l’album se place rapidement dans les listes des meilleures ventes.
Toutefois, quelques zones d’ombres apparaissent dans cette légende dorée. En effet, il apparaît logique, voire évident, qu’à première vue Knopfler a dû orienter sa musique dans une direction ouvertement commerciale. Et il faut bien dire, à l’écoute des singles tirés de l’album, que la complexité progressive de Love Over Gold est bien lointaine. Parfois même, certaines pistes font preuve d’une certaine mièvrerie, frôlant dangereusement le ridicule, et même le pathétique. Un saxophone surgit de temps à autre, distillant une ambiance sirupeuse sympathique au premier abord mais vite exaspérante ; une ligne de basse slappée vient enlaidir un morceau pourtant intéressant ; des touches de synthétiseur horripilantes transforment un titre en mélasse new-wave grotesque, etc. On retrouve même, caution éminemment commerciale, la présence de Sting. Ainsi le disque semble se noyer dans tous les travers de ces détestables années 1980 : consensualisme populiste, intervention maladroite de l’innovation technique, platitude artistique. Il serait donc facile d’aborder Brothers In Arms avec un a priori fort négatif, de le rejeter au même titre que les bêtises pop de son époque. Mais la réalité est bien plus complexe que cela.
Il ne faut pas oublier que Mark Knopfler est, en plus d’être un formidable guitariste, l’un des compositeurs les plus doués de sa génération. Tous les morceaux de l’album, même le plus insignifiant, est impeccablement construit, avec une mélodie accrocheuse et une instrumentation irréprochable. Les paroles sont toujours très fines, tantôt tragiques, tantôt hilarantes, donnant encore plus de relief à des titres déjà adroits. Certaines chansons se placent même dans la continuité des travaux précédents du groupe : la seconde moitié de l’album est truffée de mélodies enchanteresses à la guitare acoustique, avec de longues progressions harmoniques et une subtilité délicieuse dans l’interprétation. Les grands tubes de l’œuvre, quant à eux, bénéficient d’une production précise et ample, laissant entendre chaque instrument. Difficile d’affirmer que ces titres sont représentatifs des années 1980 ; leurs influences sont bien trop disparates et inhabituelles pour cela. Néanmoins, ils sont indéniablement calibrés pour le marché de l’époque, ce qui explique que certains aient assez mal vieilli. Mais un morceau comme Money For Nothing n’a rien perdu de sa superbe, y compris de nos jours, grâce à un riff proprement génial. Le succès phénoménal de l’album, vendu à plusieurs dizaines de millions d’exemplaires, ainsi que les multiples facteurs qui ont présidé à sa parution, le placent dans une situation inconfortable. D’un côté superbe et aérien, de l’autre opportuniste et commercial, Brothers In Arms représente à la fois l’apogée et la chute de Dire Straits.
Ulyssangus 14/05/2008 avis:  |