BRAIN SALAD SURGERY, OU L’APOGEE OBSOLETE
Keith Emerson, Greg Lake et Carl Palmer représentent l’archétype du groupe progressif : grandiloquent, expérimental, ambitieux et arrogant. Ils condensent ce qu’une époque a su faire à la fois de meilleur et de pire. Leur second album, Tarkus, très surestimé, les désigna comme l’un des groupes anglais les plus en vue, leur ouvrant la voie des grands stades américains. Lorsqu’arrive l’année 1973, la formation bénéficie d’un succès fermement établi et en profite pour recruter le parolier Pete Sinfeld, fraîchement évincé de King Crimson. Le groupe décide également de créer son propre label, Manticore Records, afin d’éviter la pression des maisons de disques qui commençait à exaspérer le susceptible Emerson. C’est dans ces nouvelles conditions que paraît Brain Salad Surgery, en novembre, quatrième album studio du triumvirat britannique.
Force est de constater que le groupe n’a pas oublié ses mauvaises habitudes. Dès le premier titre, l’auditeur subit l’assaut constant des claviers et de la batterie, dans un ballet absurde et désordonné. Les seuls plages de repos sont les interminables solos de Keith Emerson, qui se plaît manifestement à montrer son impressionnante technique en superposant synthétiseurs et orgues Hammond. Greg Lake peine à suivre, mais sa voix pure et très claire apporte un une fraîcheur bienvenue au milieu de ce maelström instrumental particulièrement pénible. Pour le reste, on ne peut pas nier la complexité musicale et le niveau technique des musiciens ; Emerson, Lake & Palmer est entièrement constitué de virtuoses dont la notoriété et le talent est indiscutable. Néanmoins, il apparaît que le groupe est l’un de ceux qui est allé le plus loin dans l’arrogance progressive, concurremment à ses rivaux de Yes, qui venait de publier ses rébarbatifs Tales From Topographic Oceans. Même si ELP ne s’est pas autant fourvoyé que le groupe de Jon Anderson, la confiance démesurée du groupe en ses talents le mènera à sa perte.
Brain Salad Surgery est structuré comme les albums précédents de la formation. On retrouve un titre issu du répertoire classique, ici le Toccata d’Alberto Ginastera, une occasion d’exposer la technique irréprochable d’Emerson et surtout de Carl Palmer, qui s’offre de longs soli percussifs tantôt rebutants, tantôt étrangement accrocheurs. Still…You Turn Me On est l’habituelle ballade acoustique de Greg Lake, qui représente une accalmie appréciable dans l’album, même si elle est moins séduisante que la superbe Lucky Man, parue trois ans plus tôt. L’auditeur ne peut échapper à l’inévitable boogie plaisantin, Benny The Bouncer, morceau absolument inutile ici, enlaidi par des sonorités trop aventureuses. Et, coup de grâce, l’album contient le morceau le plus long de la carrière d’Emerson, Lake & Palmer, qui n’est pourtant pas réputé pour la concision de ses titres : Karn Evil 9 et ses vingt-neuf minutes. C’est l’une des seules bonnes surprises de l’album ; les thèmes musicaux sont ambitieux, bien travaillés, et surtout assez accrocheurs pour garder l’attention. Keith Emerson livre des soli plus inspirés qu’à son habitude, mêlant jazz, rock et classique, même si ses improvisations demeurent assez indigestes.
Le quatrième album studio d’ELP concentre beaucoup des excès du rock progressif en son sein, comme par exemple une virtuosité verbeuse, des choix artistiques hasardeux et des élans lyriques malvenus. Cependant, la catastrophe est évitée de justesse par quelques mélodies particulièrement bien trouvées qui permettent, enfin, au disque de séduire un tant soit peu l’auditeur. Brain Salad Surgery n’est pas à mettre entre toutes les mains. Le néophyte supportera difficilement les démonstrations techniques du trio ; l’amateur éclairé de progressif saura apprécier les rares qualités mélodiques qui se dissimulent au milieu de cet ensemble imposant et difficile d’accès. La pochette, dessinée par le célèbre H.R. Giger, est quant à elle absolument fabuleuse.
Ulyssangus 11/06/2008 avis:  |
Après Trilogy (1972), Emerson, Lake & Palmer se retrouvent dans la même situation que Yes après Close to the Edge (1972) et Jethro Tull après Thick as a Brick (1972) : celle d'un groupe qui n'a plus rien à prouver ni plus rien à gagner. L'euphorie suscitée par les stades combles est rapidement suivie d'un sentiment de vide angoissant à l'heure de rentrer en studio. Pour la première fois, l'inspiration, défaillante, ne semble pouvoir satisfaire les attentes toujours plus grandes d'un public désormais gigantesque. Les trois formations phares se retrouvent ainsi face à l'imminence d'un déclin dont ils sont en majeure partie responsables en ayant hâtivement amené le rock progressif à son apogée. Si le trio s'en sort mieux avec Brain Salad Surgery que ses deux concurrents avec Tales from Topographic Oceans (1973) et A Passion Play (1973), c'est car il se raccroche à plusieurs recettes dont l'efficacité n'est plus à prouver : l'excursion habituelle de Greg Lake à la guitare acoustique ("Still. . . You Turn Me On"), un nouvel épisode de rodéo musical guignolesque ("Benny the Bouncer"), l'adaptation du travail d'un compositeur contemporain ("Toccata"), et le traditionnel hymne imposant en ouverture ("Jerusalem").
Ces filets de sécurité laissent tout de même transparaitre la chute cruelle d'inspiration dont sont victimes les trois hommes. Keith Emerson puise ainsi dans ses vieux projets pour proposer "Jerusalem", l'adaptation d'un hymne d'église saupoudré de la prose de William Blake qu'il prévoyait initialement de mener à bien au sein de The Nice. Probablement du fait de son origine lointaine, le colossal "Jerusalem" constitue la plus belle réussite de Brain Salad Surgery. "Benny the Bouncer" est en revanche le plus pathétique épisode de sa médiocre série. Greg Lake combat quant à lui ses difficultés créatives par l'auto-parodie, son romantisme auparavant poignant se muant insidieusement en sentimentalisme mielleux sur "Still. . . You Turn Me On". Déstabilisé par son manque d'inspiration, Lake ne se sent plus le droit de réfréner les élans pompeux et extravagants de son collègue claviériste. Face à une telle indulgence, ce dernier laisse pleinement exprimer ses penchants virtuoses et individualistes, sur le "Toccata" adapté du premier concerto d'Alberto Ginastera, mais surtout sur le démesuré "Karn Evil 9" et ses trois impressions qui se veut le successeur du déjà légendaire "Tarkus". Là où, bien cadré par Greg Lake, "Tarkus" reste basé sur l'enchainement de thèmes accrocheurs hautement mélodiques, la demi-heure de "Karn Evil 9" n'offre en grande partie que d'obscurs égarements conduits par les interminables prestations solitaires d'Emerson.
Si Brain Salad Surgery peut paraitre plus solide que les Tales from Topographic Oceans et A Passion Play, il traduit la même prise de pouvoir de la forme sur le fond, caractéristique du déclin du rock progressif. Combiné à l'indulgence, ce mécanisme de défense instinctif consistant à masquer l'insuffisance créative par des artifices non mélodiques plus ou moins extra-musicaux mènera le genre à sa perte. A ce stade, Brain Salad Surgery ne fait que diviser les mélomanes, mais les plus admiratifs d'entre eux ne peuvent nier qu'ELP y apparait déjà comme caricatural, et ne pourra se résoudre à inverser la tendance.
Religionnaire 26/09/2008 avis:  |