BLEACH, OU LE TALENT DISCRET
Kurt Cobain et Krist Novoselic, amis de longue date, se démènent depuis quelques années pour former un groupe digne de ce nom, un groupe sans prétention, juste un outil pour traduire les tourments de Cobain en musique. Les batteurs et les noms se succèdent, avant que Chad Channing ne vienne s’installer derrière les futs et que le trio adopte la dénomination de Nirvana. Le combo peut rapidement assurer de longues séries de concerts, le leader du combo étant un compositeur assez prolifique, et peut même songer à enregistrer un premier album, à peine quelques mois après sa formation officielle. Ils approchent ainsi le célèbre producteur local Jack Endino, très connu dans la région de Seattle pour avoir réalisé les premiers efforts de Mudhoney et de Soundgarden. Après un premier single, une reprise du groupe de pop néerlandaise Shocking Blue, le groupe rentre en studio pour enregistrer le reste du disque. Les séances coûteront 606.17 $, somme énorme pour le groupe à l’époque. L’addition sera réglée par le nouveau guitariste Jason Everman. L’album est enfin publié par le légendaire label indépendant Sub Pop en juin 1989. Malgré de longues séries de concerts, Bleach, au nom emprunté à une campagne de prévention contre le SIDA, se vend très peu et tarde à se faire connaître au-delà de la scène underground de l’Etat de Washington.
Il est évident que l’album a été enregistré très rapidement, souvent en direct. Une oreille exercée perçoit avec facilité des hésitations, quelques glissements de tempo ainsi que plusieurs erreurs de mise en place. L’enregistrement de « Bleach » peut être qualifié de travail d’amateur, au vu des conditions dans lesquelles le groupe prend place en studio, sans argent ni notoriété, tenaillé par la faim et l’anxiété. Les morceaux ne sont pas carrés, trop enragés pour atteindre leurs objectifs. Cependant, ce qui serait impardonnable pour n’importe quel autre groupe participe ici au charme de l’album, qui semble doué d’une vie propre. Le travail de Jack Endino y est pour beaucoup : une telle qualité sonore, sans être exceptionnelle, est proprement miraculeuse pour un disque aussi peu onéreux. Chaque instrument peut être distingué à l’écoute, y compris la basse, ce qui permet à l’auditeur d’apprécier le travail de chaque musicien. Chad Channing est un excellent batteur, souvent sous-estimé à cause de son illustre successeur, le fabuleux Dave Grohl. Ses parties de percussions méritent mieux qu’une note de bas de page au fin fond d’une biographie oubliée ; il est temps de lui rendre hommage ici. Bien que sa frappe manque de la puissance qui fait la renommée de Grohl, elle est franche et directe, proposant des rythmes bondissants et inhabituels.
La quasi-totalité des chansons portent la signature de Kurt Cobain, leader incontestable et élément créatif du groupe. Les titres sont presque uniformément dominés par une distorsion bourbeuse, grinçante et pâteuse, qui rappelle les grandes heures du hardcore américain. Mais certains riffs et la présence de soli sont des références directes au hard rock des années 1970. Bien évidemment, on perçoit l’influence de Black Sabbath et des Stooges. Ces sources diverses placent le premier album de Nirvana au cœur de la vague grunge, un mélange encore inédit de punk et de heavy music, style encore underground à l’époque de l’enregistrement. Dans l’ensemble, les chansons manquent de maturité et de précision, pas assez accrocheuses pour saisir l’auditeur à la première écoute et délivrant à la longue un certain ennui. Cependant, au détour d’une piste, le talent de compositeur de Cobain surgit parfois, grâce à une mélodie enchanteresse ou un riff particulièrement bien trouvé. About A Girl montre également le penchant du guitariste pour les chansons pop sombres et sincères, indiquant le chemin que le compositeur suivra avec Nevermind, deux ans plus tard. Aujourd’hui encore, Bleach reste une œuvre méconnue, occultée par ses imposants successeurs ; elle recèle des moments appréciables, mais ne peut en aucun cas être qualifiée de chef-d’œuvre.
Ulyssangus 14/07/2008 avis:  |