MELODY NELSON, OU L’IMPRESSION FUYANTE
Serge Gainsbourg, en cette année 1971, peut s’estimer heureux. Auteur-compositeur pour des interprètes aussi divers que variés, il a remporté un succès considérable, devenant la coqueluche du milieu musical français. En tant qu’artiste solo, il connaît depuis quelques années une renommée certaine, notamment grâce à Je T’aime, Moi Non Plus, qui défraya la chronique en 1969. Enfin, sa compagne, la starlette britannique Jane Birkin, attend leur premier enfant. Pour continuer sur sa lancée, le dandy parisien a l’idée de forger un album un peu plus ambitieux que les autres, une œuvre assez moderne pour accrocher à l’air du temps, mais assez pertinente pour refléter sa personnalité. Une structure narrative apparaît après plusieurs ébauches, mêlant des références à Vladimir Nabokov aux obsessions habituelles de l’auteur, comme le sexe, l’art, et une certaine ironie distante. Une fois que le concept est pleinement formé, Gainsbourg compose une série de sept chansons pensées comme autant de tableaux à la fois rock et symphoniques. Epaulé par l’excellent arrangeur et compositeur Jean-Claude Vannier et par des musiciens de studio anglais, Gainsbourg enregistre en janvier ce qui peut apparaître comme son disque le plus abouti, le plus maîtrisé, voire le plus marquant : Histoire De Melody Nelson. Malgré cela, le public reste à l’écart, laissant l’album tomber dans un oubli dont il ne sortira qu’après des années.
La basse serpente, accompagnée par une batterie aussi discrète qu’obstinée. Des éclairs de guitare surgissent de temps à autre, fulgurants et acérés. Les ambiances créées par ce trio basique mais imparable sont proprement saisissantes, préparant l’entrée de la voix. Gainsbourg, loin de toute velléité mélodique, déclame un texte magistral, rehaussé brutalement par des incursions orchestrales spectaculaires. Les ritournelles s’enchaînent avec distance et sensualité, ponctuant la narration pour mieux souligner sa précision solennelle. L’entrée en matière de l’album, aussi sublime soit-elle, ne peut faire oublier la beauté plus conventionnelle mais plus accessible de la suite de l’œuvre, qui rassemble une poignée de chansons, comme autant de joyaux sertis sur une couronne célébrant le meilleur de la musique populaire française. Les cordes glissent avec luxuriance au-dessus du battement vital de la caisse claire, tandis que les guitares ponctuent l’action avec une ironie grinçante. Le meilleur du funk s’allie à la beauté orchestrale, ce sans que cette union paraisse le moins du monde contre-nature, le tout sous l’égide d’une poésie impérieuse, virtuose, fascinante.
L’amour, la sensualité, la perversité s’entrecroisent dans un ballet impeccablement réglé, marqué par un dandysme luxueux. Les textes usent avec une étonnante maîtrise de tous les artifices imaginables pour le poète, que ce soit l’enjambement, l’allitération ou plus simplement la rime. Les images sont saisissantes de beauté, de précision, amenant la narration vers une issue que l’on devine tragique. Car il ne faut pas s’y tromper : le plaisir charnel mène inéluctablement à la destruction finale. La rédemption que peuvent trouver deux êtres entre leurs propres bras n’est qu’un instant volé au déroulement implacable du temps, qui l’emporte toujours, réduisant à néant les moindres espérances humaines. La puissance dégagée par ces textes est phénoménale d’acuité ; rares sont les œuvres de la sphère rock présentant autant d’éloquence, sans se perdre en dogmatisme ni en hermétisme. Gainsbourg, loin des prétentions progressives de son époque, a découvert le Saint Graal de la pop sophistiquée : l’album-concept aussi cohérent musicalement que poétiquement. Son timbre lointain, rugueux et hautain, parfois rejoint par la voix fluette, à l’accent délicieusement marqué de Jane Birkin, est comme l’oracle de ce que l’art peut produire de meilleur : universalité, beauté, complexité, puissance et lucidité.
Ulyssangus 25/05/2008 avis:  |