2112 a révélé au monde entier la fusion de hard rock et de rock progressif opérée par Rush. Après des années de tâtonnements incertains, le trio avait enfin trouvé son véritable style. Il répliqua un an plus tard avec A Farewell to Kings, disque déchiré entre longues suites et titres plus courts. Après quelques concerts, les canadiens retournent dans les studios britanniques de Rockfield pour enregistrer leur sixième album studio, continuant ainsi une période d’extrême activité commencée avec le premier album éponyme, quatre ans plus tôt. Hemispheres, paru en octobre 1978, se place dans la droite lignée de ses deux prédécesseurs, avec un titre occupant toute la première face tandis que la deuxième est divisée entre des morceaux relativement courts. Commercialement, le disque connaît un succès assez mitigé, arrivant péniblement à se hisser dans le top 50 américain, tandis que les deux singles publiés n’arrivent même pas à pénétrer dans le moindre classement. Cet album marque un point tournant dans la carrière de Rush, signifiant la fin d’une trilogie aussi célèbre que séminale, celle des trois premiers disques de metal progressif. Le trio est frustré par la réussite commerciale, réelle mais mitigée, de ses œuvres ; il va donc, après une pause de plusieurs années, la première depuis sa formation, prendre un nouveau chemin à l’orée des années 1980. Des débats sans fin auront ensuite lieu pour déterminer si, oui ou non, Rush a eu raison d’abandonner son style tellement novateur…
Malgré la longueur des morceaux, Hemispheres est un album relativement court, n’atteignant pas les quarante minutes. La suite "Cygnus X-1 Book II", malgré sa taille, ne peut rivaliser en durée avec les plus imposantes divagations du progressif. Ce qui s’avère assez heureux, car cette interminable entrée en matière s’avère assez décevante. Contant la suite des aventures de l’astronaute de "Cygnus X-1" (sur A Farewell to Kings), le morceau s’abîme dans une trame mêlant pseudo-psychologie, mythologie et science-fiction avec une emphase stérile, tandis que les multiples breaks et mélodies semblent disposés aléatoirement. Heureusement, les indéniables aptitudes instrumentales du trio empêchent le désastre, et certains riffs se révèlent particulièrement jouissifs. Quant à la voix de Geddy Lee, elle reste le grand problème de Rush : impossible d’avoir une opinion neutre à son sujet, il faut aimer ou détester. Cet organe suraigu et nasillard peut parfois paraître terriblement agaçant, mais il sait très bien s’insérer dans le contexte progressif tissé par le groupe. C’est bien là la seule réserve que l’on peut faire d’un point de vue instrumental. Les musiciens de Rush restent, encore aujourd’hui, parmi les meilleurs techniciens de leur catégorie, avec une des meilleures sections rythmiques de l’histoire du rock, qui n’occulte toutefois pas le talent du soliste Alex Lifeson.
Les mêmes défauts qui parsèment la première face se retrouvent dans la seconde moitié du disque. Les deux titres de transition, "The Trees" et "Circumstances", s’avèrent assez hésitants dans leur fusion de riffs heavy et de rythmes impairs, malgré les exploits techniques réalisés par le groupe. Neil Peart poursuit dans ses textes son exploration de la philosophie ultra-individualiste et libérale à l’excès d’Ayn Rand, comme l’illustre parfaitement le conte anticommuniste de "The Trees". Les paroles du batteur peuvent se montrer parfois assez pertinentes, mais s’échouent souvent sur une grève d’emphase stérile. Qu’importe ; il est communément admis que la principale force de Rush réside dans ses instrumentaux. Cette assertion est ici confirmée par le célébrissime "La Villa Strangiato", neuf minutes magistrales dont la qualité efface aisément toutes les réserves que l’on peut faire à propos de cet album. Les différents thèmes s’enchaînent avec bonheur, exécutés sans faiblesse par des musiciens irréprochables, sans dogmatisme ni arrogance. Ce happy end représente également la conclusion de la véritable œuvre progressive du trio ; en effet, dès l’album suivant, Rush empruntera des chemins plus convenus, toujours surprenants, mais qui n’auront plus l’aura fiévreuse de 2112.
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