David Cross, violoniste émérite, quitta King Crimson lors de la tournée américaine de 1974, laissant Robert Fripp seul avec le bassiste John Wetton et le percussionniste Bill Bruford. Fripp, après une première expérience crimsonienne progressive qui s’était finalement abîmée dans les méandres d’un jazz hermétique, et une seconde bien plus expérimentale, sentit que la conjoncture n’était guère favorable aux efforts progressifs. Il se résolut donc à interrompre une fois de plus l’expérience King Crimson. Malgré tout, le mystérieux guitariste n’avait pas abattu toutes ses cartes ; le trio retourna donc en studio pour enregistrer ce qui allait être le baroud d’honneur du Crimson classique, un album où se retrouvèrent, en plus des membres permanents, quelques musiciens qui avaient auparavant fait partie de l’aventure. David Cross daigna revenir pour enregistrer quelques pistes, ainsi que les saxophonistes Ian McDonald et Mel Collins. L’album parut deux mois après le démantèlement officiel de la formation anglaise, en novembre 1974, sous le nom court et surprenant de Red.
Que l’auditeur soit prévenu : l’on a affaire ici à un progressif de la plus grande classe, un joyau audacieux de la plus belle eau, avec des moments de pureté rock, voire heavy rarement inégalés, même en ces temps aventureux. Cet album est une sorte d’évolution, de conclusion à l’œuvre crimsonienne, récapitulant l’aventure du groupe de 1969 à 1974, pour n’en garder que les meilleurs aspects. Et il est certain que la musique du groupe a beaucoup évolué depuis les débuts. Seul membre permanent, Robert Fripp fait bénéficier la formation de son style éclectique et impeccable, n’hésitant jamais à se lancer dans des chemins rarement empruntés à l’époque, même par les concurrents progressifs, trop obnubilés par la recherche de la gloire. Il est efficacement épaulé ici par le bassiste-chanteur John Wetton et surtout par Bill Bruford. Ce dernier a déjà fait la preuve de son incontestable talent rythmique au sein du groupe Yes, notamment sur Close To The Edge. Ici, son style jazzy tiré au cordeau se marie parfaitement bien avec la musique savamment composée par le groupe. Qu’on se le dise : la réunion de talents présente sur ces plages produit l’un des sommets du rock d’avant-garde, une conjonction rarement égalée depuis.
Peut-on parler de hard-rock pour Red ? En partie. Mais d’un hard-rock débarrassé de la moindre influence blues, un hard épuré, aux guitares délicatement saturées, qui ne perd jamais de vue que le but n’est pas la puissance ou la brutalité, mais bien la beauté de la musique. Beauté particulièrement troublante, certes… La complexité des structures, les mélodies incroyables de lyrisme ou de mystère font que cet album accroche étrangement l’auditeur, le fascinant malgré lui. Parfois aux confins du free jazz, parfois aux limites du heavy metal, Red est un disque en phase avec son époque tout en étant totalement intemporel. Il convient de mentionner à ce propos la dernière piste de l’album : "Starless". Cette piste parvient à mélanger tout ce qui a fait le succès du groupe : lourdeur des guitares, progressions harmoniques somptueuses au mellotron, solos endiablés, lyrisme déchirant, cavalcades instrumentales… Le tout donnant ce qui restera peut-être comme l’un des meilleurs morceaux écrits par la formation.
On ne pouvait rêver meilleur adieu pour King Crimson. Red est un chef-d’œuvre de rock progressif, alliant complexité et puissance déchaînée tout en restant agréable à l’écoute. Robert Fripp a toujours eu le sens des décisions opportunes. L’année 1974 vit la déliquescence des groupes progressifs : Yes déconsidéré par ses Topographic Oceans, Emerson Lake & Palmer enfoncé dans un silence inquiétant, Genesis désorienté par le départ de Peter Gabriel, etc. Seul Pink Floyd parvint à maintenir la tête hors de l’eau grâce à son superbe Wish You Were Here, mais il était indéniable que le prog’ était en train de périr. Red apparaît alors comme l’élégie funèbre de ce mouvement musical. Puisque King Crimson avait donné le coup d’envoi avec In The Court Of The Crimson King, il était naturel qu’il sonne le glas du rock progressif, ce qui fut fait avec Red.
Red est réellement le plus bel album progressif jamais produit. La virtuosité de Fripp/Wetton/Brudford (qui peut enfin se laisser parler son côté jazz) et la puissance des arrangements augmentent son côté sombre, dépouillé (froid diront certains) et totalement extrémiste. Aucune autre formation prog' ne parviendra à atteindre un tel niveau (le Tales of Topographic Oceans de Yes se perdra dans les méandres des luttes intestines, ElP dans son travers "pompier".. seul le Lamb de Genesis parvient à se hisser aussi haut mais pas au-dessus de l'épaule). L'écoute de Red demande beaucoup de volonté et surtout d'abnégation de la part de l'auditeur afin de saisir le côté existentialiste de cet album ... un pavé lancé dans la mare par un homme à bout dans un ultime sursaut de révolte. À noter que l'on retrouve beaucoup de la noirceur de Red dans l'album "solo" de Fripp, le superbe Exposure. Excellente chronique ....
kingstalker 28/10/2009 avis:
Red synthétise tout ce qu'à vu jusque là.
Très sombre et très intéressant, l'album vraiment parfait.
Reste que je préfère King Crimson quand il se cherche.
En effet, ici le groupe n'invente plus et stagne pour la première fois!
Terry 14/08/2009 avis:
Magistral ! Pour moi, l'ultime monument de Crimso (OK, "Discipline" est bon, mais pas autant que "Red" et les précédents albums).
Ulysse Angus-Destination Rock 18/12/2008 avis:
Merci, camarade, de nous avoir signalé ce méfait. Nous allons faire le nécessaire.
peaches 18/12/2008 avis:
Cette chronique (excellente) de l'album a été honteusement pompée pour décrire ce même article sur amazon (des passages complets copiés-collés.) Il n'y a pas de droits d'auteur sur internet?
Ben 02/09/2008 avis:
Bon petit article mon cher. Cela dit je te trouve un peu pessimiste:le prog n'est pas mort en 1974 (même s'il ammorça un déclin évident)!
Simon 07/08/2008 avis:
STU-PE-FIANT !! Encore un must de l'histoire du rock (et pourquoi pas de l'histoire de la musique!). Plus accessible que les deux précédents, mais toujours un Robert Fripp foudroyant et une musique ambitieuse et sans pitié.
L'album est presque aussi bien que "Lark's tongue in Aspic". Presque.
rain singer 19/06/2008 avis:
Pas mal. La plage titulaire est simplement énorme, apocalyptique à souhait. Le reste est plutôt accrocheur. Juste un peu en-dessous d'in the court of the Crimson King.
Fishbowlman 24/05/2008 avis:
Je n'ai jamais vraiment accroché à ce disque, trop noir, trop sombre, trop... raide ! C'est pour ça que j'ai énormément de mal avec un groupe comme Van Der Graaf Generator, exactement pour ces raisons là. Je préfère largement les 2 autres de la trilogie (Starless et Lark's Tongues...) !
Ceci dit, Red n'en finit plus d'influencer autour de lui, King Crimson eux-mêmes d'ailleurs puisque leurs derniers albums ne sont que des éternelles variations et des riffs repris de Red, en plus moderne (quelques bidouillage electro et roulez jeunesse !)