La fin de l'adolescence. On sort finalement de ce carcan dans lequel on a été emprisonné de nombreuses années. La crise est passée par là et c'est sous le joug des différentes autorités auxquelles on a été confrontées que s'est créé celui que l'on est désormais. Pendant tout ce temps, on a été brimé, souvent avec raison mais parfois selon une logique qui nous échappe. Pour se libérer, évacuer cette haine, cette douleur, voire ces quelques désirs, on se réfugie dans la musique. Là, pas besoin de grand chose. Une bande de potes. Un garage . Des instruments. Pas même besoin de talent. Mais quand il est là, cela peut créer de grande chose.
Avec Operation Ivy, c'est cette situation qui est en place. Tous ont la vingtaine et un garage où se réunir. Ils jouent avec leur tripes. Cette précocité les conduit à jouer vite et fort, peut-être pour impressionner. Plus, à mon avis, pour se défouler. Ils mêlent dans leur rage, deux genres. Deux genres cousins, certes, mais pourtant relativement différents. Entre le ska et le punk, c'est longue histoire entortillée. Tous deux viennent de la misère, ils ont connus certaines de leur plus grandes heures de gloire dans des quartiers anglais et ils ont sensiblement le même but : faire partager cette philosophie commune qui les anime, la musique comme libération. Il semblait donc tout naturel que ceux-ci se joignent.
Du ska, les quatre jeunes empruntent le rythme two-tone, tout en délaissant les cuivres et les autres instruments qui pourraient adoucir leur propos. Car du punk, c'est la vitesse d'exécution et la simplicité qui est choisie. Le tout est répété et répété au fond de ce garage, et bientôt la notoriété commence à apparaître en arrière plan. Pas celle d'un groupe reconnu comme valeur commerciale radiophonique, mais plutôt celle d'une joyeuse bande de trublion qui écume les concerts et les représentations underground. Le groupe aura pourtant une durée plus qu'éphémère pour l'impact qu'il produira. En effet, l'aventure dure deux ans, de 1987 à 1989, trois étés qui réussiront pourtant à leur procurer un statut de groupe culte, cité comme influence de plusieurs formations majeures actuelles.
Operation Ivy, c'est l'histoire d'un groupe de potes qui joue sans vraiment se prendre au sérieux. Pourtant leurs revendications sont, quant à elles, des plus réfléchies. Inspirés par le nihilisme punk, ils empruntent parfois à Socrate (« all I know is I don't know nothing » sur "Knowledge"), défendent la fraternité, thème cher au mouvement musical, sur "Unity", et abordent essentiellement des sujets concernant l'absence d'avenir et de repères pour les jeunes de leur âge ("Gonna Find You","Yellin' In My Ear"...). A la guitare et la basse, on retrouve deux compères qui auront plus tard une importance fondamentale au sein d'une autre formation, Tim Armstrong et Matt Freeman de Rancid, tandis que le chant est surtout assuré par Jesse Michaels , possédant une voix plus agressive que Tim qui ne s'essaie pas encore au poste de frontman. Les deux anciens de Rancid, tout jeunôts, sont pour le moins éloignés de ce qui est leur répertoire actuel et pourtant s'en donnent à coeur joie. C'est grâce à l'évident talent de Matt à la basse que Operation Ivy fonctionne, avec son incroyable réussite à faire groover n'importe quel titre ; tandis que Tim manie sa guitare avec peut-être moins d'agressivité que par la suite, mais alterne brillamment riffs et two-tone.
L'album est actuellement édité en compagnie des différents EP sortis par le groupe avant leur séparation. C'est la meilleure manière de s'imprégner de la musique d'Operation Ivy et de replonger dans cette période qui aura été si féconde.
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