Avec Moon Pix, Chan Marshall semble franchir un nouveau palier. Sa musique prend de la hauteur, abandonne les remous instables de la distorsion au profit d’une atmosphère beaucoup plus aérienne et sophistiquée. La production est étonnamment propre, lisse, ne laissant paraître aucune imperfection. La chanson d’ouverture, American Flag, contient à elle seule plus d’arrangements et d’idée sonores que tout les précédents disques de Cat Power réunis. Batterie métronomique, maelstrom de guitare soigneusement étudié, Chan Marshall nous transporte dans de nouvelles contrées auditives. Chaque morceau est ainsi ciselé. Les arpèges omniprésents et cristallins se déversent avec douceur au milieu d’une atmosphère ouatée, seulement agrémentée d’une batterie et de quelques instruments discrets (flûte, piano). Moon Pix ressemble en quelque sorte à la version musicalement apaisée de What Would The Community Think, le disque de la sérénité, du calme et du répit, après la rage du désespoir. Les chansons se succèdent avec retenue, lentement, prennent le temps de s’installer pour mieux créer un univers figé, hors de tout. Mais le calme que dégage l’album est une douceur âpre, jamais vraiment mélancolique ni totalement réconfortante. Moon Pix, c’est la beauté intacte d’un paysage lunaire mais c’est également l’envers du décor, la désolation d’un désert rongé par la sécheresse. En cela, Chan Marshall reste fidèle à son image.
La détresse de la chanteuse transparaît ainsi derrière un son très épuré, pour ne pas dire monotone et propre à l’excès. Par rapport aux trois premiers albums de Cat Power, la production de Moon Pix verse dans l’extrême opposé. Certaines chansons sortent du lot, qu’elles soient déchirantes (No Sense), d’une pureté confinant au sublime (Colors And The Kids) ou étonnamment efficaces (Cross Bones Style prouve que Chan Marshall est capable d’écrire une chanson pop). Mais l’album ne contient aucune déflagration du genre de Nude As The News. Les sentiments éprouvés à l’écoute des chansons sont constants d’un bout à l’autre du disque. L’uniformité des morceaux et de l’interprétation peut avoir tendance à lasser. Moon Pix s’appréhende ainsi comme un univers à part entière, auquel il faut adhérer sans concession pour pouvoir y pénétrer et se sentir en phase avec ce que transmet Chan Marshall. Moon Pix est un disque magnifique mais il se révèle au final moins facile d’accès qu’il n’y paraît. La sensibilité de Chan Marshall, moins instable et débordante, n’en est pas moins à fleur de peau... plus que jamais.
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