Ce disque éponyme des Masters of Reality, éjaculant de sympathiques riffs lourds et graisseux, ne semble pas pouvoir s'imposer parmi les productions les plus populaires de Rick Rubin. Ce premier effort agit pourtant comme un attrayant remède contre les sables mouvants et constitue de plus un maillon déterminant dans l'adaptation progressive du rock aux étendues désertiques et enfumées. Bien qu'originaire de l'état de New York, cette joyeuse troupe menée par le guitariste chanteur et claviériste Chris Goss est souvent assimilée à la scène de Palm Desert qui émergera ultérieurement. Ceci est bien légitime compte tenu de la future implication de ce Chris Goss dans l'émergence de cette scène, mais aussi car ce Master of Reality semble constituer le véritable premier prototype stoner. Si le groupe partage avec la plupart des artistes doom de l'époque une flagrante admiration pour Black Sabbath, il semble être le premier à la sublimer par une approche américaine plus rustique. Cette approche du rock musclé devient alors aussi transatlantique que nostalgique. Les parfums blues, country, et le groove du rock sudiste se mêlent ainsi à la sinistre lourdeur britannique teintée de psychédélisme planant. Le résultat est ici à la fois implacable et délicieusement bouseux, pour le plus grand plaisir du Religionnaire.
Cette reviviscence très alourdie du rock sudiste prend sa tournure la plus jubilatoire sur le fabuleux "John Brown", hymne rustre et caricatural dont le groove s'incruste irrésistiblement dans la mémoire épisodique pour y tourner pendant des heures. Le groupe s'attarde encore magnifiquement dans le sud des États-Unis sur les géniaux "The Eyes of Texas" et "Lookin' to Get Rite", Chris Goss y dévoilant une savoureuse maitrise du vibrato vocal à la façon des vieux chanteurs de country. Les orientations demeurent par ailleurs très variées, cet éclectisme spectaculaire étant renforcé par le caméléonisme vocal du chanteur. Ce dernier parvient notamment sans peine à adopter le timbre et le ton déclamatoire de Jim Morrison sur "The Blue Garden", un titre qui semble revisiter l'œuvre d'Uriah Heep à l'aide des fameux chœurs d'épouvante. Dans les hautes fréquences son chant se rapproche dangereusement de celui de Neil Young, Chris Goss allant jusqu'à singer à la perfection ses charmantes petites faussetées sur le très entêtant "Doraldina's Prophecies" et le plus musclé "The Candy Song". Si le Religionnaire n'apprécie que très moyennement le "Magical Spell" qui semble voué à parodier les délires fanfaronnants de Bob Dylan, il se délecte régulièrement des échantillons vantant le mérite du hard rock anglais. Que ce soit de façon simple et directe avec "Domino" ou d'une manière plus sophistiquée sur "Kill the King", cette formation retranscrit admirablement l'émancipation du blues-rock anglais vingt ans plus tard.
Le groupe se disloque peu après ces débuts exceptionnels. Si quelques reformations plus ou moins fructueuses seront tentées, les Masters of Reality resteront dans l'ombre. Chris Goss privilégiera son activité de producteur auprès de Kyuss, ce qui lui vaudra le surnom de parrain du stoner.
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