Leonard Cohen n°9 : Chroniques d'un futur antérieur.
Le temps. Qui ne s’est jamais interrogé sur lui aux plus profondes heures de solitude ? Certainement pas Leonard Cohen qui, à l’orée des années 1990, ainsi qu’au crépuscule de sa sixième décennie, ne peut que constater qu’il n’a que trop passé. Qu’elles sont loin ces années où armé de sa seule guitare, il tourmentait les milliers d’auditeurs d’alors ! C’était le temps du succès, de ses fameuses Songs of… Avant que sa rencontre avec Phil Spector en 1977 ne fasse dérailler une carrière trop plane. Depuis le chanteur a pris du recul. Traversant les années 80 tel un fantôme, pour ne livrer que deux galettes passées relativement inaperçues (n’aurait été "Hallelujah" qui connut une vie particulièrement riche loin de son auteur). Pire que cela, son disque I’m your man l’a fait céder aux sirènes du temps, à grands coups de ces affreux synthétiseurs de l’époque. Son temps semble désormais passé, le temps présent bien peu intéressant. Ne reste alors plus que le futur pour un quelconque espoir. Las ! Le futur il l’a vu : c’est le meurtre. De sa voix la plus rauque, il se change en prophète de l’apocalypse lors de ce requiem rock qu’est le premier titre de ce disque et déclare (avec une pointe de réjouissance perceptible) : Les choses partent à la dérive, dans toutes les directions. Il y aura des incendies, des femmes suspendues par les pieds, des poètes imitant Charles Manson ! Repentez-vous !
Allons ! Cohen n’a jamais été un rigolo. Ce n’est pas au moment de faire le bilan que cela va changer. Car sous ce titre évoquant l’avenir, c’est surtout de passé dont il est question. Le futur ? Il n’en dira pas beaucoup plus que dans son premier titre. La pochette suffit : un monde sans amour et sans liberté se profile, un monde qui ne l’intéresse pas beaucoup. Comment en est-on arrivé là ? Voilà qui l’intéresse beaucoup plus. Bien sûr, il y a eu son enfance dont il lui reste quelques échos comme "Always". Une chanson des années 20 que sa mère écoutait fréquemment. Une chanson qui avec le temps a prit des allures de sarcasme désabusé (Je t’aimerai toujours, d’un vrai amour. Toujours. La bonne blague !). Il y a eu les femmes et l’amour aussi. Mais pour combien de douleurs ? A bientôt soixante ans l’heure n’est plus à la séduction mais au bilan. Lui qui a fait partie de cette génération « libérée sexuellement » a-t-il eu raison ? La révolution sexuelle, achevée depuis longtemps en 1992, n’a-t-elle pas en fait amené le sentiment amoureux autant vers la haine que vers l’amour ? Si l’objectif était de rapprocher l’homme et la femme, il a bien peur que cela soit raté et qu’il n’y ait plus vraiment d’autre relations que l’acte ("Closing time", "Light as the breeze"). Le futur de la relation entre l’homme et la femme ? Crack et sexe annal. Amen. Et puis il y a aussi eu la politique. Comme on voulait changer le monde en 60 et en 70 ! Et comme ils veulent changer le monde en 1990. Le mur de Berlin est tombé, le soviétisme a disparu. Voici le temps de la démocratie. "Democracy" ? Quelle ironie ! Existe-t-elle au moins chez ceux qui la prêchent ? Vous devinez aisément la réponse du vieux Leo. Non, évidemment. Elle n’est qu’un prétexte parmi d’autres pour brandir les drapeaux et chanter les hymnes. Leonard Cohen est souvent taxé de pessimiste. Vraisemblablement l’était-il à ses débuts, mais trente ans après on appelle cela le désespoir. J’ai vu le futur, c’est le meurtre. Il n’y a rien à attendre, sauf peut-être un miracle.
"Waiting for the miracle". S’il fallait une raison pour écouter ce disque, la voici. J’ai attendu nuits et jours, j’ai perdu la moitié de ma vie à attendre qu’un miracle arrive. Voilà ce que du haut de ses soixante ans Leonard Cohen retient d’essentiel, de plus profond sur la vie : ce n’est qu’une longue et vaine attente. Toutefois un petit miracle se produit ici : la musique se fond complètement à la chanson comme cela n’arrive qu’une poignée de fois. Sous une nappe de synthétiseurs et un rythme lancinant se cache en effet l’œuvre la plus nocturne écrite depuis Chopin. Un rideau noir, une plongée en apnée au milieu de laquelle émerge la voix lointaine, chaude et pourtant passée du chanteur. La musique. L’art. La seconde raison d’écouter ce disque. Car si vous avez du mal à pénétrer dans l’univers de Leonard Cohen à cause des arrangements trop dépouillés ou trop racoleurs selon les époques, ici vous devriez pouvoir trouver une porte d’entrée. Le temps est aussi passé là-dessus. Ne cherchez même pas une guitare sèche : il n’y en a pas. The Future ouvre sur une ambiance résolument rock, alors que le disque entier est orienté vers la musique noire : surtout le gospel. Tout au long de l’album les chœurs féminins soutiennent le chanteur dont la voix, si elle a souffert du temps, n’a pas été non plus épargnée par le tabac et le whisky. On retrouve bien quelquefois le folk dans le violon de "Closing time" ou l’harmonica de "Democracy", mais ce ne sont là que parenthèses, rayons de lumière déchirant la brume que constituent chant, claviers et guitares. Enchaînant titres éteints et lumineux, The Future est l’album de Cohen où la musique conteste l’importance aux paroles. Au point d’éteindre ces dernières dans l’instrumental "Tacoma Trailer", à la mortelle beauté. Une incitation à la réflexion, telle la pluie sur la mer un soir solitaire d’automne.
La méditation, voilà semble t-il ce à quoi Leonard Cohen aspire maintenant, après avoir livré cet ultime témoignage. Se retirant sur ce succès tant artistique que populaire, il se fit moine bouddhiste pour quelques années avant de revenir en 2001 avec son Ten new songs. Son album, lui, connut une destinée étincelante. Il eut un accueil bien plus important que les précédents, l’artiste étant bien plus sollicité et ses titres apparaissant dans plusieurs films de l’époque (notamment "Tueurs Nés" d’Oliver Stone). D’aucuns appellent cela un coup de maître.
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