Au tournant des années 2000, Fu Manchu demeure l’un des groupes stoner les plus solides et prolifiques. Depuis son premier chef-d’œuvre, In Search Of…, le quatuor a livré une série d’albums assez bien reçus par la critique et le public. La réputation live de Fu Manchu a elle aussi atteint une dimension flatteuse, après plusieurs années de tournées ininterrompues. Pourtant, malgré la bonne qualité de ces albums, on peut sentir une certaine stagnation stylistique, un problème auquel ne s’est pas heurté Kyuss en son temps, sa carrière ayant été trop courte. Quoiqu’il en soit, Fu Manchu retourne en studio un peu plus d’un an après la parution de son dernier opus, le monolithique King of the Road. California Crossing est ainsi enregistré dans les légendaires studios Sound City de Van Nuys, là où Rumors de Fleetwood Mac ou Nevermind de Nirvana ont vu le jour. Sorti en octobre 2001 sur Mammoth records, le disque connaît un joli succès, mais sème la consternation parmi les fans les plus butés du groupe. Brant Bjork annonce en effet son départ dès l’enregistrement terminé, marquant la fin de la seconde partie de la carrière de Fu Manchu. La légende du stoner rock s’engagera dans une carrière solo assez excentrique, vite remplacé par le batteur Scott Reeder, qui ne doit pas être confondu avec le bassiste du même nom. Un coup d’œil à la pochette renseigne parfaitement sur le contenu du disque : des filles, des voitures, du surf, le tout sous l’éclatant soleil californien.
Pourtant, la surprise vient dès le premier titre, l’entraînant "Separate Kingdom" ; et l’impression est vite confirmée par les autres morceaux… Comme Monster Magnet trois ans plus tôt avec Powertrip, Fu Manchu vient d’abandonner son stoner psychédélique pour un hard rock beaucoup plus direct et concis, plus pop, dans une certaine mesure. Cette métamorphose à première vue semble assez réussie. Le son des guitares est toujours aussi massif et abrasif, bien que plus équilibré et mieux contenu. La section rythmique souffre de cette situation, ayant perdu la liberté qui faisait autrefois son charme, mais compense ce handicap par une compacité énergique. Brant Bjork montre à cette occasion l’étendue de son talent rythmique, avec des parties d’une grande simplicité aux dynamiques particulièrement efficaces. L’homme restera comme le batteur emblématique du stoner rock et comme un compositeur de talent. Néanmoins, on peut comprendre que cette musique, beaucoup plus lisse que les œuvres précédentes de Fu Manchu a déplu à l’indomptable batteur… Quoiqu’il en soit, les arrangements sont très efficaces, voire particulièrement réussis. Fu Manchu, de ce point de vue, a parfaitement réussi sa métamorphose, évitant ainsi avec talent la rouille artistique qui le menaçait.
Le groupe aurait pu doubler cette réussite stratégique d’un succès musical ; mais le constat, il faut le dire, est légèrement décevant. Le disque possède d’indéniables sommets, comme l’incipit, la furieuse chanson-titre, ou l’enthousiaste single "Squash That Fly". Les autres morceaux essaient péniblement d’atteindre le niveau des chansons précitées, sans jamais y parvenir. Les riffs sont assez banals, pour ne pas dire pauvres, comme les mélodies et même les refrains. Ceci est peut-être dû à la voix nasillarde et monocorde de Scott Hill, qui s’obstine à conserver son rôle de vocaliste, malgré son manque évident de charisme, de technique, d’efficacité. L’album se laisse toutefois entendre ; c’est juste que les morceaux ne parviennent pas à accrocher l’auditeur. La nouvelle direction prise par Fu Manchu a eu comme effet pervers de niveler la prestance des chansons. Là où In Search Of… parvenait à captiver ponctuellement l’auditeur, grâce à de superbes nuances de jeu et d’ambiances, California Crossing semble victime d’une certaine apathie, d’une linéarité bienveillante mais inévitablement ennuyeuse. Là où Dave Wyndorf et ses acolytes ont réussi avec une élégance hors du commun, Fu Manchu livre une œuvre en demi-teinte, assez pesante sans être totalement ratée.
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