La parution de Holy Mountain, en 1992, a non seulement permis à la scène stoner rock de prendre une nouvelle dimension, mais a également marqué un point tournant dans la carrière de Sleep. Le succès underground de l’album attire en effet l’attention du label London Records, filiale de Polygram. Le groupe offre une dernière chanson pour son ancienne maisons de disques, Earache : "Snowblind", pour une compilation en hommage à l’inévitable Black Sabbath. Sleep commence peu après les sessions pour son troisième album, écrivant et récrivant sans cesse, enregistrant d’innombrables parties. Après deux ans et demi de travail acharné, le trio présente son nouvel opus, Dopesmoker, aux instances de London Records. Ces dernières s’aperçoivent avec horreur que l’album n’est composé que d’un seul morceau de soixante-trois minutes. Bien évidemment, les dirigeants du label refusent de publier l’album sous cette forme, et prient le groupe de bien vouloir revoir sa copie. S’exécutant de mauvaise grâce, Matt Pike et ses acolytes offrent une nouvelle version, de cinquante-deux minutes. Exaspérés, les commerciaux de London Records opposent une fin de non-recevoir au groupe. Plutôt que de céder, les membres de Sleep préfèrent mettre fin à l’aventure. Après la parution officieuse de la version tronquée sous le nom de Jerusalem, en 1999, la version longue finit par survenir quatre ans plus tard.
Le seul résumé de sa gestation peut paraître intimidant : Dopesmoker défie les qualificatifs et les hyperboles. Contrairement à d’autres groupes, comme le douteux Dream Theater, Sleep n’a pas jugé bon de découper son immense morceau en plusieurs pistes. Non, "Dopesmoker" s’avale d’un seul bloc ou ne s’avale pas. L’assimilation de ce monstrueux tour de force peut légitimement paraître difficile, et c’est avec une appréhension bien compréhensible que l’on commence l’écoute de ce monument du stoner/doom. Les terrifiants accords introductifs ne sont qu’un pâle avant-goût de ce qui va suivre, un véritable, interminable voyage initiatique jusqu’aux tréfonds de la conscience humaine, un périple jusqu’au cœur du rock’n’roll. Dire que ce voyage est éprouvant est un euphémisme ; mais il révèlera à l’auditeur assez audacieux pour le tenter des trésors musicaux dépassant l’entendement. Le disque est comme un terrible orage d’acier fondu, projetant d’interminables geysers enflammés avec la lenteur d’un pachyderme. L’album prend en effet le temps de développer sa pesanteur inconsciente, comme un rêve psychédélique où les cieux et la terre s’entremêlent jusqu’à créer une nouvelle dimension, où les sens n’ont plus de sens. Le choc de Dopesmoker, pour un amateur éclairé de stoner rock, a des allures de prédiction, d’augure, de révélation, de prophétie, voire même de point final.
Al Cisneros, d’une imposante voix de stentor, déclame une impayable histoire, celle du Weedian, en route vers Jérusalem un bong à la main, rencontrant de mystérieuses figures au sein du "pays rempli de riffs". Les références à la marijuana abondent à chaque ligne, comme le prouve d’ailleurs le titre de l’album. Ode au haschich, élégie du rock, Dopesmoker est un délire perpétuel, où les hallucinations se mêlent à une idiotie hagarde. Ceux qui se laissent prendre à son charme, au sens original du terme, se révèleront récompensés ; mais l’on ne peut en vouloir à ceux qui abandonneront en chemin. D’autant plus que le morceau n’est pas, comme beaucoup de titres d’une telle longueur, un assemblage de parties plus courtes et disparates ; non, il s’agit bien d’un seul titre, aussi homogène que cohérent. Aux confins d’un doom metal désespéré et d’un stoner psychédélique à l’extrême, ce titre reste un mystère pour le connaisseur, même après plusieurs études. On ne peut que comprendre, dans ces conditions, que le groupe se soit séparé. Comment pouvait-il seulement songer à continuer, après avoir enfanté une monstruosité aussi accablante, une œuvre aussi démente, un disque aussi indomptable ? L’œuvre, plus de dix ans après sa création, n’a rien perdu de son pouvoir surnaturel, laissant l’auditeur téméraire épuisé, comme éclairé par cette prodigieuse découverte.
Cet album ne s'écoute pas, il se vit. Je l'ai eu longtemps chez moi sans oser y toucher, par peut d'être rebuté. Il m'a fallu des mois pour réunir le courage et de le mettre dans le mange disque. Et quand je l'ai fait, je n'ai pas été déçu. C'est comme une énorme montagne : vu d'en bas ça paraît extrêmement intimidant, mais quand on arrive en haut et qu'on admire la vue, on se dit que ça valait carrément la peine tout ce chemin. Un disque monstrueux, que j'ai décidé de ne pas essayer de comprendre, juste de me laisser gentiment écraser par ce "sonic titan".
Extraordinaire.