Le monde du punk hardcore américain, celui du rock alternatif et celui du grunge ont toujours été profondément imbriqués, à un point tel que plusieurs groupes ont fait partie de ces trois scènes simultanément ou à plusieurs époques de leur carrières. Dinosaur est l’un de ceux-là. Prenant ses racines dans la mouvance hardcore du Massachusetts, le groupe formé par le bassiste Lou Barlow et le guitariste J. Mascis ne tarde pas à s’éloigner des standards punk pour défricher de nouveaux territoires. Après la publication de son premier album, le groupe arrive à se faire un nom, notamment grâce aux premières parties de Sonic Youth. Toutefois, à la parution de sa seconde œuvre, le trio est forcé de changer son nom en Dinosaur Jr., menacé de poursuites judiciaires par le supergroupe californien The Dinosaurs. A ce moment, la mainmise de J. Mascis sur le groupe est totale. Unique compositeur, guitariste rythmique et soliste, vocaliste principal, l’homme pousse même le vice jusqu’à écrire non seulement les lignes de basse de Barlow mais aussi les parties de batterie d’Emmett "Murph" Murphy. L’efficacité de cette méthode ainsi que l’inspiration débordante de Mascis font que ses deux subordonnés ne renâclent guère sous cette charge, même si les tensions grondent. La formule Mascis atteint son apogée à la sortie de Bug, album vite courtisé par les stations radio anglaises, devenant bientôt une des nouvelles sensations du rock alternatif de l’époque, grâce en particulier au single "Freak Scene".
Le spectre couvert par le rock indépendant américain est assez impressionnant. Ce dernier parvient en effet à réunir des groupes aussi opposés que Pixies, R.E.M. ou encore Sonic Youth. Dinosaur Jr. est à la fois très proche et très éloigné de ces trois groupes, avec une singularité très affirmée. Bug est ainsi virtuellement inclassable, mêlant des styles parfois contradictoires sans le moindre scrupule. J. Mascis se place tout d’abord dans la continuité de Neil Young, notamment de ses disques avec Crazy Horse, comme l’immortel Rust Never Sleeps. La pesanteur de certains riffs rappelle irrésistiblement Black Sabbath, tandis que les morceaux dégénèrent parfois en de longues excroissances bruitistes, très proches de ce que réalisait Sonic Youth à la même époque. La voix de Mascis, quant à elle, est entièrement en décalage avec le maelström dynamique créé par le groupe : claire, détachée, un peu fausse, elle contribue à l’extrême originalité du trio, qui à vrai dire ne ressemble à pas grand-chose de connu. L’inventivité du leader et principal compositeur semble être sans bornes, même si un léger parfum de déjà-vu peut survenir sur la fin de l’album. Malgré sa singularité, l’album demeure assez facile à écouter et simple d’accès pour le néophyte, notamment grâce au soin apporté aux mélodies.
La profondeur harmonique des chansons est appuyée par de nombreuses pistes de guitare, aussi bien acoustiques qu’électriques, tantôt rêches, tantôt agréables, toutes maîtrisées avec brio par Mascis, instrumentiste discret mais au talent indéniable. Le mélange entre mur du son bruitiste et soli tranquillement mélodiques est une audace jamais entendue à l’époque. Le résultat est assez brillant, les arrangements étant soignés à l’extrême. Le groupe n’oublie toutefois pas ses racines punk, comme le prouve la dernière piste du disque, monstruosité désordonnée dans la droite lignée du légendaire L.A. Blues des Stooges. Ce qu’on entend, dans Bug, c’est tout le foisonnement du rock alternatif américain, des expérimentations de Sonic Youth jusqu’au grunge de Soundgarden. L’album annonce les bouleversements à venir et la venue d’une nouvelle ère. Si un véritable souffle historique traverse le disque, les chansons quant à elles s’avèrent légèrement décevantes sur la longueur, malgré la courte durée de l’œuvre. Dernier album paru avant le départ de Lou Barlow, Bug marque la fin de l’innocence de Dinosaur Jr. avant la prise en main définitive par J. Mascis. Le combo, malheureusement, ne profitera pas de l’avènement du grunge, restant dans l’ombre des ténors des années 90, jusqu’à la rupture inévitable.
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