Quand Beacons of Ancestorship est paru à l'été 2009, une irrépressible nostalgie mélomane m'a ramené à Millions Now Living Will Never Die, deuxième album de Tortoise qui fête déjà sa quinzième année. Une démarche cyclique intrigante mais évidemment bénigne, sinon positive. Que l'incarnation la plus actuelle de Tortoise puisse redonner l'envie de découvrir ses origines est même de très bon augure. Car si avant on revenait presque par dépit à l'incontestable apogée de la formation de Chicago, aujourd'hui c'est pour fêter la fin d'une impasse stylistique.
Millions Now Living Will Never Die était séminal, il portait en lui les germes d'un nouveau rock "free", décomplexé, tandis que le grunge commençait à s'épuiser. Groupe moderne et passéiste à la fois, Tortoise sonnait comme un revenant du kraut, capable d'alimenter de longues compositions précises et minutieuses tout en gardant cette spontanéité feinte et ce modernisme d'expérimentations electro qui faisaient les belles heures des 70's. Mais l'orthodoxie et les anciens n'étaient qu'une source d'inspiration comme une autre, aucune doctrine ne retenait le groupe. Le jazz, le dub, les Minutemen et le punk enrichissaient une ambition multiforme que seule une sincère intégrité ceinturait, ce noyau dur indé qu'elle n'a jamais trahie. Difficile d'imaginer Tortoise calculer les tenants de la musique rock tendance de demain. Pourtant c'est bien vers lui, ainsi que vers Slint, et plus rarement Bark Psychosis qu'on se tourne quand on cherche la paternité du post-rock des 00's. La blague ! C'est vrai que chez Tortoise on a bien des têtes à faire de la musique chiante, mais enfin le collectif mérite meilleur hommage. Celui de n'avoir rien instauré, d'être resté sérieux, appliqué, volubile et naturellement en marge. Oui, Tortoise mérite le suprême hommage d'être blanchi de cette filiation honteuse car il est moderne anti-modernisme, car il rend les plus beaux hommages à toute la musique du XXème, en passant de l'une à l'autre sans jamais tomber dans les pièges de l'émotion. C'est l'émotion qui vient à lui. Le post-rock, mouvement référentiel par excellence a sombré dans la mégalomanie, dans le quotidien ronflant, dans le recyclage. Le recyclage de produits recyclés ne laisse que des résidus. Le dernier Tortoise vient les balancer loin, si loin qu'on n'en parle plus.
Beacons of Ancestorship, point de rencontre entre la musique indie et l'intelligent dance music ? Ironiquement, Tortoise n'a jamais autant sonné electro que depuis qu'il a quitté Warp (label d'Aphex Twin, Boards of Canada etc.) Mais c'est même plus original que ça, Tortoise n'a jamais sonné aussi bien tout court. Ce n'est plus le jazz-rock qui s'allonge sur les nappes atmosphériques de TNT, il incorpore des beats dansant, des breaks jouissifs, il superpose du synthétique et de l'organique, il multiplie les sons et assassine la notion de rythme. Aussi dynamique, groovy et épileptique qu'un groupe de math-rock, avec l'orchestration léchée en bonus. Un groupe atmosphérique ? Pourtant "Yinxianghechengqi" fais trembler les dents avec la grâce tentaculaire d'un Lightning Bolt. Comment le pépère Tortoise des années 2000 a fait pour se réinventer avec autant de culot ? A croire que les derniers disques n'étaient qu'un coup de bluff, des échauffements simples. L'alchimie miracle de Beacons semble déconstruite tant elle brasse les sons, mais elle est génialement géométrique, à l'image de sa pochette minimaliste. "Gigantes", démonstration écœurante de talent est probablement le morceau le plus marquant du quintet depuis l'épique "Djed". Et l'été 1995 parait bien pâlot devant un tel tour de force.
Et le post-rock dans tout ça ? On ne sait toujours pas ce que c'est. Et Tortoise a mieux à faire que d'y penser. En 2009, il peut se revendiquer fer de lance du post-krautrock. Espérons qu'il ne le fera pas.
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