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Johnny Cash - At San Quentin - 1969

1Big River
2I Still Miss Someone
3Wreck Of The Old '97
4I Walk The Line
5Darlin' Companion
6I Don't Know Where I'm Bound
7Starkville City Jail
8San Quentin
9San Quentin
10Wanted Man
11A Boy Named Sue
12(There'll Be) Peace In The Valley
13Folsom Prison Blues
14Ring Of Fire
15He Turned The Water Into Wine
16Daddy Sang Bass
17The Old Account Was Settled Long Ago
18Closing Medley
Découvrez la playlist At San Quentin avec Johnny Cash

      Ulyssangus


12/03/2008    

AT SAN QUENTIN, OU LA GLOIRE DE L’HOMME EN NOIR

Le ciel est gris dans cette froide journée de février. Quelques corbeaux planent, décrivant d’amples mouvements concentriques, semblant se jouer de la bise. Un immense bâtiment se dresse au milieu de cette scène paisible, gigantesque assemblage de murs blancs, de poteaux cyclopéens, d’armatures d’un béton tellement grisâtre qu’il en devient sinistre. Debout au sommet d’une des imposantes murailles se tient un homme. Le personnage est vêtu d’un uniforme vert, dont l’insigne de représentant de l’État se détache sur l’épaule. Ses mains, gantées, caressent l’acier froid d’un fusil de gros calibre. Soudain une tonitruante clameur, surgissant du réfectoire, le fait sursauter, provoquant en même temps l’envol de quelques pigeons, apeurés par ce brouhaha inattendu. En effet, ce n’est pas une journée comme les autres, ici au pénitencier de San Quentin. Un certain nombre de vedettes de la musique populaire sont venus donner distraction aux détenus. On a soigneusement préparé la venue de ces célébrités ; dans le quotidien morne et répétitif de la prison, tout divertissement est un événement notable. Les détenus, surveillés par une horde de gardiens armés jusqu’aux dents, deviennent de plus en plus bruyants à chaque seconde. En effet, après quelques performances de chauffe, ils attendent la venue de la tête d’affiche, le plus célèbre de tous ceux qui se produisent ce jour-là. Le bonhomme en question arrive enfin, vêtu de noir comme il se doit, serrant quelques pognes au passage, avant de déclamer de sa voix grave et tonnante: "Hello, I’m Johnny Cash".

L’homme, en ce début d’année 1969, se trouve à un tournant de sa carrière. Les excès du début des années 1960, sa terrible addiction aux amphétamines n’est plus qu’un méchant souvenir. La rencontre de June Carter, descendante d’une illustre dynastie de musiciens country est beaucoup dans la transformation du hors-la-loi Cash. L’homme en noir, connu pour son comportement erratique, a beaucoup gagné en hygiène de vie, tout en perdant en originalité, préférant l’ascétisme chrétien aux débauches rock’n’roll. De fait, sa femme l’accompagne en tournée, intervenant comme choriste ou comme seconde voix sur certains morceaux. Cependant, l’atmosphère ici n’est pas celle d’un concert habituel de Cash, ne serait-ce que par l’endroit où la scène se déroule. En effet, la prison californienne de San Quentin est l’une des plus importantes de la Californie, regroupant les pires criminels de la région pour tenter de les éloigner un tant soit peu de la société. Il faut préciser que Johnny Cash est un habitué des concerts en milieu carcéral ; il ne faut pas oublier qu’un disque est paru l’année d’avant, enregistré lors d’un concert à la prison de Folsom. De même, l’homme a déjà foulé le sol de la prison de San Quentin plusieurs fois pour des occasions similaires.

Malgré tout, le mélomane se rend compte que quelque chose de différent traverse ce show du début jusqu’à la fin. Non pas que les chansons soient mieux exécutées que d’habitude, que le niveau technique des musiciens soit particulièrement élevé ; non, il s’agit d’un honnête concert de country, aux chansons assez courtes, vite expédiées, sans fioritures. Les musiciens derrière Cash assurent leur partie avec conviction, sans plus. L’homme en noir, quant à lui, reste carré, sobre, précis. Ce n’est pas là qu’il faut chercher la particularité de ce concert. Ce caractère étrange, presque irréel, qui traverse ce disque, vient du public. Ce public survolté, plongé du début jusqu’à la fin dans un état de surexcitation incroyable est partie prenante du concert, intervenant avec une audace déconcertante au sein des chansons. C’est l’interaction entre Johnny Cash, hiératique, calme, posé, et la troupe de délinquants qui lui fait face qui rend les choses si différentes du concert moyen. L’homme en noir prend plaisir à parler à ce public, faisant de fréquentes interventions, marquées parfois par une certaine démagogie. Mais on doit avouer que Cash sait admirablement parler à ce parterre de brutes, à ces violeurs, ces braqueurs, ces assassins ; il sait soulever leur enthousiasme le moment nécessaire ou calmer le jeu lorsque les circonstances l’imposent. Et dieu sait que l’atmosphère est tendue ; il ne faut pas oublier que les gardiens entourent la scène, prêts à rétablir l’ordre par tous les moyens en cas d’émeute.

Les chansons traversent tout le répertoire de Cash. Ses plus grands succès sont évidemment présents, ce qui provoque force acclamations au sein du public. D’autres chansons plus confidentielles font également partie du show, mêlant plaisanteries typiques de country, comme par exemple la distrayante "A Boy Named Sue", des titres naïfs à la gloire de Jésus-Christ, et même une reprise de Bob Dylan en guise d’hommage au poète du Minnesota. A noter qu’une chanson a été écrite pour l’occasion, l’éponyme "San Quentin". Ses vers simples et visionnaires firent une telle impression sur le public que Cash se sentit obligé de la reprendre une seconde fois. On assiste également à un véritable triomphe lors de la chanson "Folsom Prison Blues", prise sur un tempo plus élevé que l’originale. C’est là qu’on se rend compte que l’alchimie entre Johnny Cash, ses musiciens et son public a atteint une dimension peu concevable. Il est rare que de tels moments puissent être captés sur disque. Il faut également citer l’apothéose finale, où Cash mêle ses plus grand succès, sur un tapis vibrant d’acclamations, ponctué d’interventions de June Carter et de ses choristes, ainsi que de Carl Perkins, célèbre pionnier de rockabilly, qui assure ce jour-là la guitare solo.

Rares sont les albums de country entièrement satisfaisants, cohérents du début jusqu’à la fin. At San Quentin est de ceux-là. Cependant, c’est l’atmosphère presque surnaturelle qui traverse ce disque qui en fait sa force. Nul doute que Johnny Cash, l’homme en noir, qui passa un certain nombre de séjours derrière les barreaux du fait de ses excès passés, comprenait les gens qui se trouvaient devant lui ce jour-là. Ce fut le plus grand succès de l’artiste, peut-être le pinacle de toute son œuvre, captant un moment privilégié entre un chanteur et son public. Et quel public…


Avis de la Team
Religionnaire
Ulyssangus

Les internautes ont la parole! : 2 message(s)    Laisser un message

Religionnaire  12/03/2008    avis

Direct, poignant et évocateur, comme les chansons de l'homme en noir. Une des meilleures chroniques du site!


fantastic  12/03/2008    avis

Chapeau bas à cette chronique ET bien écrite ET bien amenée... pour un album hors du commun.



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