Troy Von Balthazar est un être précieux. Un musicien qui goûte le monde, qui cherche à se laisser envahir par lui et non à l’envahir. Un poète. Sorti en 1996 dans une indifférence générale malgré deux albums précédents salués par la critique, A Taste For Bitters est à l’image de l’homme à la tête de Chokebore : introspectif, souffreteux, électrique et surtout angoissé. C’est que l’artiste venu d’Hawaï n’a pas pour habitude de se mettre en avant et de se laisser atteindre par les signes rassurants de l’existence. Malgré un certain succès, il sait que son label ne lui assurera jamais le soutien et la promotion dont la formation aurait besoin pour se faire connaître davantage. Il sait que sa musique brinquebalante et remplie de maladresses aura du mal à satisfaire les amateurs de titres virtuoses et techniques. Il sait aussi que sa musique n’est ni assez heurtée pour déclencher de furieux pogos enfiévrés dans des stades de 80 000 places, ni assez souple et éthérée pour être propice à la contemplation dans un bar enfumé. Hors du temps et des tendances. Il sait surtout que sa musique est nauséeuse et révèle une vie néantisée. Pas très vendeur. Encore moins fédérateur. Mais cela lui importe peu, du moment que sa musique est belle pour lui, l’avis des autres lui est bien égal. Troy est un homme autiste dans un monde exhibitionniste, certainement ; un artiste intègre et nécessaire dans une cité idéale, surtout.
Un concept décidemment à faible rentabilité marchande, d’autant plus que le musicien ne s’engouffre dans aucune porte généreusement ouverte par ses aînés, ne se réclame d’aucune formation, d’aucun mouvement qui pourrait emmener ses partisans à venir l’écouter. Normal, Troy n’a pas d’influence patente et n’écoute que peu de musique, fidèle à la croyance qu’un auditeur assidu et cultivé a bien plus de peine qu’un ignorant à être original et de chance de parvenir véritablement à une écriture qui soit l’exacte traduction de son intériorité. De fait, son univers ne ressemble de près à rien de connu et ne tombe pas dans les signes de reconnaissance d’une musique déjà institutionnalisée. Mais en revanche, elle touche à une forme de pureté, celle d’une eau devenue limpide après épuration de toute pollution extérieure. De quoi laisser sur le carreau un bon nombre de consommateurs toujours avides de retrouver dans leur assiette une saveur qu’ils avaient aimée dans une autre. Malheur à eux. Car pour les heureux élus qui ont pu écouter, souvent par hasard, A Taste For Bitters, l’œuvre est restée comme l’une des plus déchirantes des années 90. Unique, inclassable. En témoigne l’admiration pour Chokebore de Kurt Cobain, avec lequel la formation a partagé la scène, ou la rencontre plus tard de Troy avec Léonard Cohen. Déchirante, car il n’est jamais aisé d’écouter la confession d’un homme soucieux qui s’est depuis longtemps désintéressé de la vie inauthentique.
Il devient alors difficile de parler ici de musique, tant Chokebore ne questionne ni son art ni ne verse dans la démonstration technique, souvent la marque de l’absence de pensée. Cet humble album ignoré des jours présents n’ajoutera rien au lustre de la renommée rock des jours passées, aurait pu pasticher un héritier du célèbre inconnu Aloysius Bertrand. Tout n’est ici qu’affaire de dévoilement intérieur. Un geste gratuit. Et comme pour tout poète, seul l’auteur a les clés de cette parade sauvage. Mais pour ceux qui ont eu assez de patience pour entrer dans le royaume de Troy Von Balthazar, soyez assuré qu’ils en sont revenus pour la plupart à jamais meurtris.