L’intelligemment furieux Frances The Mute avait propulsé The Mars Volta au rang des groupes sur lesquels il fallait compter. Le succès du disque, vendu à plus de quatre cent mille exemplaires, est assez effarant, surtout pour un album de cette trempe. Le groupe passe la fin de l’année 2005 sur les routes, donnant des dizaines de concerts aussi virtuoses que délurés. A la fin de cet épuisant cycle, Omar Rodriguez-Lopez s’envole en solitaire pour un séjour à Amsterdam. Le fougueux guitariste en profite pour écrire morceau sur morceau, donnant la pleine mesure de son inspiration débordante. Dès son retour aux Etats-Unis, The Mars Volta revient en studio, optant cette fois-ci pour une approche différente de l’album. Contrairement aux deux premiers disques du groupe, Amputechture n’est donc pas un concept-album. Il bénéficie toutefois toujours d’une longue liste de musiciens prestigieux, dont à nouveau John Frusciante, présent sur la quasi-totalité des titres, laissant ainsi Rodriguez-Lopez libre de se concentrer sur la production et les arrangements. Le résultat de ces frénétiques séances paraît finalement en septembre 2006, connaissant un succès assez satisfaisant, sans pour autant parvenir aux mêmes sommets que son prédécesseur, atteignant la neuvième place des meilleures ventes aux Etats-Unis. Une tournée s’ensuit bien évidemment, marquée par de fréquents changements de personnel et d’innombrables excès, tant musicaux qu’humains.
La première piste de l’album, loin des furies indéfinissables qui parsèment Frances The Mute, montre le versant le plus éthéré et calme de la musique de The Mars Volta. Sans la moindre percussion, le titre alterne soli déchirants et progressions d’accords aussi langoureuses qu’inhabituelles, le tout magnifié par des musiciens irréprochables. Bizarre entrée en matière pour un disque tout aussi étrange… Mais l’imprévisibilté et la versatilité sont les qualités maîtresses de The Mars Volta. Malgré le calme relatif de "Vicarious Atonement", ce titre demeure l’une des expressions les plus pures du style moderne et décalé de The Mars Volta. Tout rentre immédiatement dans l’ordre dès l’arrivée de l’imposant "Tetragrammaton" ; le reste de l’album retrouve le style désormais bien établi du groupe, avec des morceaux décousus, parfois très longs, toujours instables. De multiples progressions d’accords, souvent tortueuses, se succèdent en une sarabande proche de la démence, mais pourtant étrangement maîtrisée. Des mélodies aussi folles que virtuoses déchirent l’éther, surgissant au moment le plus inattendu, disparaissant aux endroits les plus improbables. Les idées foisonnent, prouvant à chaque instant la vitalité créative et l’inspiration débordante du groupe, même si l’on sent parfois que le groupe a du mal à discipliner sa fécondité. C’est cela aussi, la marque Mars Volta.
La production de Rodriguez-Lopez manque toutefois de cet éclat, de cette clarté qui avait fait de De-Loused In The Comatorium et de Frances The Mute des réussites brillantes, mais en restant tout à fait honorable. La performance des musiciens est quant à elle fantastique, comme d’ailleurs dans l’ensemble de la discographie du groupe. Le combo ne sonne pas comme un groupe soudé, et c’est bien en cela qu’il se démarque de la plupart de ses contemporains ; son originalité trouve sa source dans son corps sans cesse changeant, se métamorphosant sans relâche, jusqu’à atteindre des points à peine imaginables. C’est également pour cela que la musique protéiforme de The Mars Volta ne peut être conseillée aux oreilles sensibles. Si les deux premiers albums possédaient une patine relativement accessible, ce n’est plus le cas ici. Il faut croire que les deux maîtres d’œuvre commencent à ressentir l’ivresse mégalomaniaque propre aux groupes progressifs, celle-là même qui a conduit à tant de désastres musicaux. Fort heureusement, Cedric Bixler-Zavala et Omar Rodriguez-Lopez, grâce à la qualité de leur inspiration, arrivent à proposer assez de mélodies subjuguantes et de riffs imparables pour faire d’Amputechture une réussite satisfaisante. Des titres comme "Viscera Eyes" ou "Day of the Baphomets" resteront dans la légende du groupe, un groupe encore loin d’avoir cessé sa progression.
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