Écouter Tinariwen fait voyager. Il suffit de fermer les yeux pour s'imaginer des dunes dorées illuminées par le soleil se perdant sous un ciel bleu éclatant. Des hommes silencieux traversent le paysage, dans leur gandouras blanches, le visage caché par un chech bleu. La réalité est certes moins folklorique, moins poétique que ce condensé orientaliste à propos du pays touareg. La région a ainsi été plusieurs fois à feu et à sang, et certains membres du groupe ont la particularité de s'être rencontré dans les camps d'entrainement du colonel Qadhafi.
Une fois n'est pas coutume, ce blues est engagé. Évoquant pèle-mêle la situation des populations touaregs réparties entre les différents pays limitrophes du Sahara, des complaintes politiques et autonomistes liées à la rébellion des années 90, ou l'exil des touaregs suite aux sécheresse des années 70 et 80, le répertoire de Tinariwen vient vous secouer du fond des tripes. Avec un nombre conséquent de chansons écrites depuis les années 80, l'album n'écarte toutefois pas ce qui fait sa filiation, en dehors de la musique, avec le blues américain : une mélancolie, un mal-être profond qui part de l'âme et qui a besoin d'être exprimé à tout prix. Le assouf, comme l'exprime les touaregs.
Aman Iman, ou « l'eau c'est la vie ». C'est une musique du désert qui se déroule à l'écoute de l'album. Outre les instruments qui font la jonction entre musique arabe et musique africaine, les thèmes des paroles ou le superbe artwork du non moins classieux livret qui accompagne le disque, c'est un sentiment qui se dégage de ces douze pistes. C'est une musique de transe, à l'instar de celle de leurs cousins gnaouis. Enveloppé par le sable et le ciel, Ibrahim ag Alhabib nous projette dans cet univers et nous y perd définitivement.
La guitare est le maître instrument de ce répertoire. Rythmique, elle soutient avec brio les envolés du chant, répétant à l'infini un schéma qui évoque et réveille le corps indépendamment de la pensée. Brut de coffre, elle propage à travers la colonne vertébrale des décharges électroniques. Isolée, avec pour seule compagnon le chant, elle illumine la poésie des ballades amoureuses des fils du sable. En accord avec une section rythmique minimaliste faite essentiellement de bruit de mains et d'une basse mélodieuse, elle met en valeur l'alliance des youyous féminins et des plaintes masculines.
Aman Iman vaut n'importe quel billet d'avion, mais ne dispense pas d'aller y jeter un œil ou un oreille. Ce blues originel, rocailleux et rudimentaire mérite de s'exporter, afin de tisser un lien entre toutes les musiques du monde et retrouver ce qui les unit, l'émotion d'une histoire magnifiée par la virtuosité de l'instrumentiste.
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