Alice In Chains accomplit son dernier concert avec Layne Staley le 3 juillet 1996, à Kansas City. Le chanteur s’enferme ensuite dans une solitude complète, renforcée par la mort de sa fiancée Demri Lara Parrott, décédée d’une endocardite bactérienne, contrecoup d’un abus de drogue. Staley se confie rarement, et ses peu fréquentes interventions confinent au sordide : "Les drogues ont longtemps œuvré pour moi ; maintenant, elles se tournent contre moi, et je traverse l’Enfer." Le chanteur retrouve ses acolytes pour les Grammy Awards de 1997, ainsi que pour enregistrer deux nouvelles chansons, "Get Born Again" et "Died", incluses sur la compilation Music Bank. L’apparence physique de Staley, émacié, amaigri à un point incroyable, laisse une impression sinistre à ses camarades. L’homme retourne ensuite dans sa réclusion perpétuelle. Les autres membres se consacrent à leur carrières respectives, résignés au sort de leur groupe. Tandis qu’Alice In Chains s’enfonce dans un silence persistant, la maison de disque, comme souvent en de pareils cas, décide de sortir un album live. Les bandes proviennent de plusieurs concerts du quatuor, les plus anciens datant de 1990, tandis que les plus récents ont été donnés à la mi-1996, lors des derniers spectacles donnés avec Layne Staley.
Aux côtés de l’inoubliable Unplugged, cet album live apparaît comme négligé, voire décrié. Difficile de comprendre ce ressentiment envers ce qui apparaît, dès la première écoute, comme un excellent enregistrement en concert. Certes, les versions présentées ici ne diffèrent guère des originales, ne présentant aucune surprise par rapport aux arrangements. De la même manière, Jerry Cantrell ne peut assurer qu’une seule piste de guitare, à l’opposé des multiples overdubs qu’il affectionne en studio. Le véritable intérêt de cet album se situe ailleurs. Il est intéressant de noter à quel point la musique d’Alice In Chains est capable de s’élever au-dessus de l’audience et des musiciens, paraissant dotée d’une existence propre. Pas de véritable faute de goût n’est à déplorer ; le choix des morceaux est fédérateur tout en étant judicieux. Malheureusement, à l’instar de nombreux autres lives, comme par exemple From The Muddy Banks Of The Wishkah, son caractère hétéroclite le dessert un peu. Le montage reste toutefois suffisamment subtil pour ne pas gêner l’auditeur et donner l’illusion d’un véritable concert, même si les variations de volume, de distorsion et autres erreurs de mixage ne dupent pas l’expert. Malgré ces regrettables défauts, cet album live possède une intensité admirable.
Layne Staley, à la voix impérieuse, brutale, éraillée, est le principal maître d’œuvre de cette férocité urgente. Ses performances vocales sur "Man In The Box" et "Rooster" sont aussi impressionnantes, voire plus, que sur les versions originales. L’homme hurle de toute son âme, la gorge âpre et rugueuse, comme transporté par sa propre énergie. Les harmonies vocales qui ont fait le succès du groupe sont bien présentes, efficacement assurées par un Jerry Cantrell aussi à l’aise à la guitare qu’au chant. Le tout est soutenu par une section rythmique véloce mais discrète. La basse de Mike Inez fait des merveilles sur "Would ?", tandis que Sean Kinney martèle avec confiance le rythme impair de "Them Bones". Avec le recul, ce Live apparaît comme l’un des meilleurs albums en public de l’ère grunge. Il est vrai que les groupes de cette mouvance ne se sont guère intéressés à la confection de disques live, mais il n’empêche qu’Alice In Chains garde une aisance certaine sur cette, à la différence de nombre de ses contemporains. Il s’agit également du dernier album du quatuor paru avant la mort de Layne Staley. Victime dès sa sortie du dédain du public et d’une grande partie de la critique, ainsi que de l’invincible renommée d’Unplugged, cette œuvre n’a pas tardé à sombrer dans un oubli regrettable. Il ne tient qu’à l’auditeur curieux de faire revivre les derniers instants d’un des plus fabuleux groupes des années 1990.