Ambient lives ! En mode non-stop depuis 1979 à raison d'environ un album par an, quand il ne se dissout pas dans moult projets parallèlles, Steve Roach est un bloc, un genre à lui tout seul, intégriste et hermétique à l'écoulement du temps. L'uniformité relative de son oeuvre n'a d'égale que la fascination qu'elle exerce sur l'esprit, reflet le plus souvent de caprices qui n'ont rien de passager, émotions incomplètes ou embryons sentimentaux étirés sur des formats fantasmagoriques, avec certes, l'incursion d'instruments intemporels (didjeridoo, bâton de pluie, rhombe et autres aérophones) fondus dans une masse synthétique diluant tout sur son passage. Steve Roach, c'est high, avec des séries de disques pouvant atteindre jusqu'à quatre heures d'ambient brut, sans grandes variations, une simplicité qui embrasse totalement le principe d'art primitif, c'est à dire la contemplation occidentale de l'art tribal devenue forme artistique par contagion. C'est dans cette production massive qu'on déterre souvent par hasard quelques perles, transcriptions polyester de rituels chamaniques (Kiva, Cavern of Sirens), délires ascético-minimalistes (Terraform) et concentrés d'errance pure (Mystic Chords & Sacred Spaces). Ancré dans la seconde famille A Deeper Silence est un disque novateur à certains égards.
C'est une cathédrale de style médiéval, austère et sans ornements, immense et pieuse dans sa démesure injustifiée, mais inconséquente, sans ergonomie, absurde et gratuite, elle est là, comme une respiration d'anémone, minérale et vivante, jolie cinq minutes pour les touristes, hypnotique et fondamentale pour le philosophe qui s'écoute penser. Distraitement, cette mélodie profonde comme le cosmos tourne en boucle, naturelle comme le ronronnement d'un matou mais pleine d'une noirceur contemplative rarement entendue chez l'ami Roach, mélancolie d'une méditation qui tourne salement au vinaigre pour former une boule d'angoisse. La quiétude est de courte durée, se mue en grief jusqu'à devenir maussade, devenir vengeance, haine, conflit, meurtre, condamnation, suicide, mort, puis rédemption douteuse. Le silence profond d'un fiasco psychologique qui laisse sans voix, mais, dites, n'est on pas en train d'écouter un Lustmord ?
Non, la patte Roach, ambivalente et dualiste, est clairement perceptible, apaisante ou angoissante ou agaçante. C'est là tout le génie de cette fresque uniforme, de réveiller en nous les fantômes, bons ou mauvais, pour les anesthésier par l'usure et la répétition. L'esprit vagabonde confusément, déconcerté il tatonne sans trouver de sol; ici l'assise rythmique est absente et l'orientation mélodique vague, ni mineure, ni majeure, est paumée entre la quarte et la quinte, ne donne aucune direction, aucune clef, obscure, impénétrable. L'heure s'écoulant, il devient terriblement difficile de formuler ne serait ce qu'un début de pensée, le cerveau baigne dans une gélatine sonore à la fois douce et déplaisante, unique en son genre.
Tout vaseux qu'il soit, A Deeper Silence explore un territoire nouveau, celui de l'introspection imprécise, c'est une histoire lénifiante sans conclusion ni début mais merveilleusement écrite, avec le poids de trente ans d'expérience, une oeuvre qui choque doucement mais surement.
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| Melmoth |  |
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