C’est en 1993, à El Paso, ville poussiéreuse du Texas, que débute l’une des aventures les plus formidables de la musique populaire contemporaine. Deux adolescents fans de hardcore et de musiques latines décident de former un groupe capable de fusionner ces deux univers si lointains : le guitariste Jim Ward et le chanteur Cedric Bixler-Zavala. Après deux EP passés inaperçus, la groupe s’engage dans plusieurs tournées au budget dérisoire, tout en souffrant d’une instabilité chronique de personnel. Une volonté hors du commun permet au combo d’avancer ; sa ténacité lui permet de préparer assez de morceaux pour enregistrer un album. Un jeune musicien au style excentrique et ampoulé est engagé au poste de bassiste quelques temps plus tard : Omar Rodriguez-Lopez ne tarde pas à se lier d’amitié avec le chanteur, une amitié qui dure toujours aujourd’hui. Cette troupe bigarrée se lance dans l’enregistrement de son premier album, malgré un manque chronique de fonds. Réalisé pour moins de six cents dollars, Acrobatic Tenement marque l’arrivée d’At the Drive-In sur la scène post-hardcore américaine. Dès sa sortie, la formation finale du groupe prend place, Omar Rodriguez-Lopez s’attribuant le poste de guitariste, remplacé à la basse par son ami de longue date Paul Hinojos. Presque entièrement constitué d’hispano-américains, At the Drive-In ne répond guère aux canons du groupe de hardcore ; mais le quintette aura toujours soin, tout au long de sa carrière, de dynamiter les codes existants avec une fantaisie jubilatoire.
At the Drive-In se place clairement dans la continuité des fameux groupes de hardcore américains des années 80, plus particulièrement ceux de son Texas natal : Drive Like Jehu, Nation of Ulysses et bien sûr Fugazi. L’amateur de post-punk anglo-saxon ne sera guère surpris par ce premier album, mais il sera peu à peu saisi par une impression d’étrangeté indescriptible et pourtant bien réelle. La voix de Cedrix Bixler-Zavala y est sans doute pour beaucoup. Le jeune homme beugle avec conviction des textes déjà atrocement abscons, mais sa voix suraiguë laisse entendre qu’il ne force pas vraiment son talent. Le punk brut de décoffrage d’At the Drive-In semble ainsi subtilement dévoyé vers des rivages inconnus, même si l’évolution du groupe est loin d’être évidente, surtout pour les non-initiés. Il ne faut pas voir en Acrobatic Tenement une œuvre d’une grande maturité. Le style du groupe, malgré plusieurs éléments déconcertants, reste tout à fait classique, voire habituel. Cependant, le groupe se révèle sur certains morceaux étonnamment mélodique, résonnant comme une version râpeuse des groupes de pop-punk contemporains. "Schaffino" et "Ebroglio", dotés d’une énergie hors du commun, sont deux étendards de cette vision à la fois directe et accessible d’un style peu connu du public.
La production, bien que manquant de finition, est tout à fait honorable pour un album enregistré avec un budget aussi ridicule. Le manque de profondeur fait toutefois ressortir les quelques défauts d’At the Drive-In, à savoir des chansons parfois trop linéaires, trop communes malgré leurs multiples bizarreries. Le groupe n’a pas encore développé son talent pour l’accroche, ne maintenant l’attention de l’auditeur que ponctuellement. Le quintette se démène pourtant sans compter, déployant une énergie impressionnante qui manque partiellement son but. Puissant et déconcertant, Acrobatic Tenement n’arrive malheureusement pas à soulever les passions. Le potentiel du groupe est pourtant bien là, mais il n’a pas encore atteint sa pleine maturité, et la fougue de sa jeunesse le dessert bien plus qu’elle ne le sert. L’album contient néanmoins assez de qualités pour mériter que l’on s’y penche quelques instants. Il ouvre également la voie à ce qui deviendra, après plusieurs années et d’innombrables obstacles, l’un des groupes les plus novateurs et fougueux du rock contemporain : The Mars Volta. Mais, en 1996, At the Drive-In commence juste à assumer sa renommée naissante, sillonnant les autoroutes des Etats-Unis plusieurs mois par an pour livrer sa musique mordorée et furieuse devant quelques centaines de passionnés ébahis
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