Avec le départ d’Evil J, bassiste de la formation depuis Sevas Tra, Otep est devenu ce qu’il a toujours plus où moins été : le projet solo de Shamayah, leadeuse hurleuse en chef. Haussement de sourcils blasés et soupirs las : Smash the Control Machine, molle régression heavy thrash orientée autour d’un discours politique adolescent, avait soufflé net l’espoir né de l’excellent Ascension, et comme de l’alcool à 90 sur une plaie à vif, Atavist, le nouvel opus semble vouloir laver un peu vite cette grossière erreur de parcours. Plus que jamais dépendante de son entourage, Otep Shamayah fait appel pour la section rythmique à Gil et Rani Sharone, fraîchement revenus de Dilinger Escape Plan, ce choix surprenant ne laissant aucun doute quant à l’orientation du nouvel album : celui-ci sera spécial. J’ajouterais : celui-ci fera date.
Atavist est le fruit d’un travail que l’entité Otep fait sur elle-même, revenant sur chaque défaut, petit ou grand, accumulé de 2000 à aujourd’hui. C’est donc avec un grand plaisir qu’on constatera l’absence totale de ballades pop sucrées à la Perfectly Flawed, qui n’ont jamais vraiment eu leur place dans l’univers thématique du groupe, axé sur le viol, le meurtre et l’alcoolisme. Au lieu de ça, on aura We Dream Like Lions, halo d’harpèges sudistes tordus, sorte de Dylan sous xanax, le tout nappé d’une batterie martiale mais discrète. De même, exit l’omniprésence et la monotonie du chant, frappants jusqu’à l’écoeurement sur l’essai précédent. Shamayah fait sur Atavist un usage beaucoup plus stratégique, nuancé de son bel organe (vocal) et sur les montées en puissance de Skin of The Master elle fait montre d’une voix agressive mélodique qu’on ne lui connaissait pas. Si un growl reste un growl, cette intensité gutturale trouve enfin sa place sur un ensemble musical beaucoup plus aéré. Finis donc, ces grands moments de mélasse metallique ou quand la violence du groupe le perd à son propre piège, ici le travail rythmique hallucinant des Sharone brothers donne comme un second souffle aux agressions répétées depuis maintenant onze ans. D’Atom to Adam à Remember to Forget, on ne pourra contester l’intelligence maniaque qui articule ces petits brûlots de méchanceté dans un mélange de créativité et de barbarie. D’autres titres comme Blood of Saints ou Skin of the Master expérimentent doucement quelques nuances, de la rythmique typiquement Dillingienne du premier aux variations cyclotimiques façon Cult of Luna du second, sans perdre de vue cette efficacité violente du néo-metal.
Restent ensuite les beaux vestiges du passé, l’héritage jamais renié: les passages slamés qui ont fait d’Otep Shamayah une personne et une parolière à part. Baby’s Breath n’est pas juste un « interlude » (au sens « remplissage » où les groupes de metal symphonique l’entendent généralement), c’est Shamayah qui nous ouvre une lucarne sur son petit monde intime, c’est l’histoire d’un meurtre à l’arme contendante, particulièrement dégueulasse, sur un fond d’ambient sépia qui rappelle les esquisses de Ben Templesmith. On se prend à rêver d’un audio book Otep –un peu comme le Urfe de The Axis of Perdition- fruit d’une collaboration avec Lustmord et Elend mais cet objet ne verra probablement jamais le jour. Il n’y a que ce court moment où l’esprit vagabonde une laisse de cuir autour du cou, comme accroché à la bouche de la prêtresse blanc cadavre. Bible Belt pour sa part, fonce tête baissée dans le drone rock d’Earth avec un franc succès, poésie intimiste au milieu d’un désert de corps calcinés. Le voyage Atavist se termine ainsi, dans une lourdeur quasi doom assez surprenante.
Avec ce dernier opus, Otep a mis le paquet pour faire oublier l’immonde Smash the Control Machine et en pondant exactement son contraire, à savoir une musique nuancée, intelligente, faisant la part belle à l’efficacité tubesque du passé tout en écrémant sa recette, Shamayah sort peut être sans le vouloir, aidée en cela par un line-up original, son album le plus abouti.