Nul ne sait vraiment ce qui s’est vraiment passé entre l’enregistrement de Tone Float et celui du premier Kraftwerk. Une chose est sûre, la jeune formation allemande semble avoir réalisé, à l’instar des Mothers ou de Can pour rester dans le giron germain, que l’improvisation sans discipline ne mènerait à rien de bon. Ces digressions non maîtrisées n’avaient de free que le nom et se révélaient au final aussi restrictives qu’étaient classiques les structures traditionnelles du rock. En adoptant le nom de Kratwerk (« centrale électrique »), Hütter et Schneider en disaient long sur l’impulsion qu’ils voulaient donner à leur musique. Outre son origine allemande, manifeste même de l’identité germanique, le duo pouvait prétendre désormais à la modernité industrielle la plus exaltée. En ce sens, qu’on imagine un peu l’uchronie suivante - et si Kraftwerk était né à Palm Beach, sur la côte californienne ? - pour saisir pleinement ce que Düsseldorf représente dans construction du son de la formation. Kraftwerk I, c’est aussi l’illustration du cheminement entre le statut de musicien vers celui d’ingénieur-musicien, une avancée caractéristique partagée par un certain nombre de formations allemandes, et qui venait tordre le cou à la sacro-sainte division entre l’artiste et le technicien.
Mais revenons au propos de ce premier effort post-Organisation. L’arrivée de nouveaux musiciens, même si elle ne matérialisait aucunement la constitution d’un groupe à proprement parler, donnait quelques indices quant à l’orientation musicale que voulaient prendre Ralf et Florian. Le recrutement de deux batteurs asseyait la base rythmique et la discipline qu’il manquait à Tone Float. Considérant le studio comme un laboratoire d’expériences, le duo élabora une mixture entre expérimentations et pulsions rythmiques, un compromis parfaitement exprimé par le titre qui ouvre l’album. Maintenu sous la tension métronomique du duo Dinger/Hohmann et la curiosité intense de la flûte pantelante de Hütter, « Ruckzuck » offrait ce nouveau visage plus ordonné à l’auditeur. En seconde place, « Stratovarius » qui débute comme un long enchantement aux brumeux échos, mêle minimalisme new-yorkais, avant-garde allemande et une certaine vision du rock. Sur ce titre les notions de répétition et de superposition prennent tout leur sens, la batterie offrant une base solide, pour les tapis de sons improvisés par le reste de la troupe ; elle va jusqu’à endosser par moment le premier rôle, concédant au violon, à la flûte, la basse et la guitare une dimension ampliative au sein du totem rythme. Si avec « Megaherz », Kraftwerk donne un aperçu des mélodies circulaires qu’il prendra soin de développer par la suite, il signe avec « Vom Himmel Hoch » - improbable dialogue entre machines non consentantes fait de ronronnements plaintifs - un véritable pas en avant dans sa quête électronique et industrielle : avec Kraftwerk, l’électro devient beau. Clignez deux secondes des oreilles, et le passage de la fin du morceau vous paraîtra presque funky.
Éclipsé par les classiques d’une discographie riche en chefs-d’œuvre, cet album ne démérite pourtant pas. A peine peut-on lui reprocher une timidité excessive dans ses tâtonnements eschatologiques, marquée par une proximité encore assez affirmée avec les influents Can et Tangerine Dream.
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